Après les quatre premiers mois de guerre, le fait le plus saillant, celui qui étonne le plus les observateurs, c'est le rôle insignifiant joué par les opérations militaires terrestres sur
le front occidental. Certains en concluent déjà que le conflit affectera une forme nouvelle où les heurts sanglants et les batailles tiendront moins de place que par le passé. D'autres
aboliraient même volontiers les grands mouvements d'armée pour leur substituer simplement l'attente derrière de solides retranchements.
"Rien à signaler. Etat des pertes: néant." Sur l'ensemble du front, ces comptes rendus uniformes se répètent. La guerre se dérobe. Le général Gamelin retire les 32 divisions
qu'il avait engagées jusqu'aux abords de la ligne "Siegfried". L'automne de 1939 est exécrable. Novembre a déchaîné des pluies torrentielles. Les rivières se gonflent et les inondations
transforment les plaines en immenses obstacles antichars. Les sentinelles de la ligne Maginot, trempées comme des chiens, clignotent des yeux devant un paysage noyé.
Sur les eaux grises et froides du Rhin qui fument par endroits, pas un chaland, pas un remorqueur. Devant leurs petits postes avancés, les "chleuhs" donnent aux Français l'aubade d'une
Marseillaise sur leur phono, déploient de longues banderoles "Ne mourrons pas pour les Anglais" ou bien "Nous ne tirerons pas les premiers" et même une
étonnante pancarte: "Vive Daladier". Une trêve des armes s'est installée. Un général va jusqu'à dépêcher un planton pour avertir des soldats allemands qui flânent sur le pont de Kehl que
s'ils ne regagnent pas leur rive, il sera dans l'obligation de leur faire tirer dessus. Etrange guerre. La pluie tombe à flots. Dans leurs mauvais cantonnements d'Alsace ou des Ardennes, les
hommes courbent le dos sous l'averse qui ne cesse pas. Malades, rincés, couchés dans la paille des granges qui pourrit, les chevaux d'artillerie crèvent par milliers.
Le ciel s'est chargé d'ajourner l'offensive que la Wehrmacht devait lancer le 7 novembre 1939 contre la France. Hitler exige du beau temps pour que l'aviation et les blindés obtiennent un
rendement digne de ce qui fut dans l'éclatant été polonais. Sur les positions françaises, l'intempérie est une bonne raison pour annuler les exercices. Immobiles, désoeuvrés, les hommes
s'ennuient. L'alcoolisme fait des ravages. Les journaux sont rares et cette guerre qui ne se fait pas devient incompréhensible. On voudrait combattre puisqu'on est soldat, ou rentrer chez
soi si l'on ne se bat pas.
Rien ne secoue, il est vrai, l'immense paresse de l'armée anesthésiée. Inquiets, les chefs de corps s'ingénient à sortir de ce vide. Ils organisent un foyer par unité, distribuent les jeux de
fléchettes, lancent une campagne de <<ressemelage de chaussures>>, de création de jardins potagers, des tournées du théâtre aux armées. Les hommes de troupes vont aux séances de tir
hebdomadaires brûler les cinq cartouches réglementaires sur des cibles perdues dans le brouillard, ou attendent l'arrêt des grosses pluies pour rejouer au football. Et toujours cette bataille qui
ne vient pas...
L'hiver terrible qui enferme la terre dans un étau va décourager à nouveau
l'attaque allemande jusqu'au printemps. Les plateaux lorrains enregistrent des pointes de -34°. Les routes sont gelées. Il est trop souvent impossible de mettre un moteur en marche. Dans ces
champs de neige glacés, l'histoire se bloque parfois sur quelques visages épiques: les héros des Corps francs du secteur de Forbach. Le lieutenant Félix Agnely, six fois cité durant la Grande
Guerre, père de cinq enfants, engagé volontaire, qui revendique les missions les plus périlleuses, sera tué lors d'une patrouille. Le lieutenant Joseph Darnand, sept fois cité durant la Grande
Guerre, déjà emprisonné deux ans plus tôt comme "cagoulard", anti-communiste irrémédiable, futur chef de la milice et fusillé à la Libération. Avec eux, un père mariste, sous-lieutenant à la tête
d'une poignée de sous-officiers d'élite, s'avère un magnifique combattant. Mais leurs exploits sont si isolés qu'ils relèvent presque de l'incroyable.
La France a une confiance absolue dans la Ligne Maginot. Une ceinture de bastions hérissés de canons qui court sur trois cent cinquante kilomètres de frontière, derrière sept ou huit rangs de
rails enfoncés dans le sol. La Ligne est profondément enterrée. On y a bâti dans le plus grand secret, d'énormes cités souterraines blindées comme des navires de guerre avec des ascenseurs, des
cloisins étanches, de lourdes portes d'acier qui pèsent jusqu'à sept tonnes, des chambres froides, des salles d'opération en air surcompressé où tout fonctionne électriquement. Des puits creusés
à 80 m. Des vivres pour six mois. Et des soldats uniquement désignés par numéro. << Colossal ! >> s'est exclamé Winston Churchill après une visite des lieux. <<
C'est ici qu'il faut amener l'Allemand à se battre et le casser >>.
A l'abri de la Ligne Maginot, la France a mobilisé presque cinq millions de ses
citoyens et mis sur pied cent divisions, renforcées par onze divisions et six cent chars britanniques. Combien de chars français? 2 900 malheureusement éparpillés sur une trop grande partie du
territoire.
Le haut commandement ne croit pas aux grandes unités mécaniques. Leur rôle, défini par l'instruction de 1930, n'a pas été modifié. << Le char ne peut être qu'un engin d'accompagnement.
Les chars ne sont que des moyens supplémentaires mis temporairement à la disposition de l'infanterie. Ils renforcent considérablement l'action de celle-ci mais ne la remplacent pas.
>> Les généraux croient aux champs de bataille fortifiés, aux nappes de feu, aux masses d'infanterie.
Le matériel anti-aérien est insuffisant bien qu'il comprenne le meilleur canon antiaérien de l'époque, le 90. Le matériel de défense contre les blindés compte deux pièces, un bon canon de 25 et
un canon de 47, la meilleure arme de sa catégorie. L'armement de l'infanterie est satisfaisant. Un fusil démodé, un excellent fusil mitrailleur, une bonne mitrailleuse lourde, deux types de
mortiers efficaces. Mais pas de pistolet mitrailleur, l'arme du combat rapproché, ni d'arme typique de la défensive, la mine antipersonnel pourtant aussi facile à fabriquer que les assiettes en
fer.
L'Angleterre et la France disposent, en additionnant leurs forces aériennes, de 3 450 avions dont 1 730 pour la France contre 4 500 avions allemands. Mais l'addition est une opération menteuse.
La majeure partie des chasseurs britanniques, dont les fameux "Spitfire", sont réservés à la défense du Royaume Uni. Du côté français, les formations de bombardement sont très faibles, notamment
pour le bombaedement en piqué, auquel le commandement ne croit pas. Les appareils capables d'exécuter ce type de mission n'existent qu'à l'état d'échantillons... Sept bombardiers modernes
seulement sont disponibles!!
Georges Mandel, ministre des Colonies, qui a grandi politiquement en 1917 dans
l'ombre de Clemenceau, prédit des heures dramatiques: << Ces gens-là ne veulent pas se battre >> dit-il de Daladier et de Gamelin. << Je vous le dis, la Ligne
Maginot est vulnérable, elle sera percée ou contournée quelque jours >> confie-t-il à Pertinax. Il se trompe. Elle restera invaincue.
Sous son impulsion, l'Empire est mobilisé. Du Tonkin à Madagascar, de Dakar à la Nouvelle Calédonie, il apporte à la France ses énormes réserves de matières premières et plus encore... ses
enfants dont les pères ont déjà prouvé la valeur en 1914-1918. Mandel, pugnace et méthodique, s'érige en rassembleur de ces forces gigantesques. Il a pris l'engagement public de porter les
effectifs coloniaux de trois cent mille à deux millions. Mais gronde avec colère: << La plus grande infériorité de notre armée réside dans la cervelle de ses généraux. Ils attendent
l'ennemi derrière leurs fortifications en espérant le battre. >>
D'évidence, la confusion règne dans les états-majors, celui de George le britannique, et de Gamelin le français ont divorcé, l'un restant à la Ferté-sous-Jouarre, l'autre autour de Meaux. Le
généralissime Maurice Gamelin, commandant en chef des armées, s'est lui-même installé dès les premiers jours du conflit au fort de Vincennes, aux portes de Paris, près du gouvernement, du
Parlement et des "salons politiques". Un séjour lugubre et isolé. Le généralissime a établi son bureau dans une casemate. C'est là qu'il travaille et consulte les premières dépêches... apportées
par les plantons.
Car aussi stupéfiant que cela paraisse, le généralissime n'a ni poste de radio
récepteur-émetteur, ne reçoit aucune information directe des théâtres d'opérations, ne capte pas les messages des armées. Pas même un colombier pour accueillir un pigeon voyageur. Le jeune
officier qui propose l'utilisation d'un téléscripteur se fait seulement demander s'il prend << les ordres militaires pour les résultats des courses! >>.
Gamelin est titré. Major de promotion à Saint-Cyr. Collaborateur apprécié de Joffre. Commandant des troupes du Levant. Successeur de Maxime Weygand. Il est depuis cinq ans l'homme de la politique
militaire française. Malgré toutes ses références, il n'en impose pas. Certes, il fait digne avec son visage rond et ses yeux bleus << qui attendent >>. Il joue la sérénité d'un grand
sage. Mais le calme appliqué finit par créer un malaise.
Des jugements sévères se font entendre. Gamelin? << Un ruminant assis >>, << Un brave militaire totalement dépourvu d'imagination >>,
<< une tête rouillée par la routine >> et la phrase exécutive de Lord Gort, commandant le corps expéditionnaire britannique: << He is not a fightingman!
>> (littéralement: ce n'est pas un combattant!).
Quand se déclenche l'attaque allemande du 10 mai 1940, un tonnerre de feu ébranle la France surprise et atterrée. La "guerre blanche" est finie. La vraie guerre, brutale, sauvage, meurtrière,
écrase et enfonce tout. L'assaut des Panzers et de la Wehrmacht ne peut être une surprise pour Gamelin: il a eu huit mois pour s'y préparer. N'avait-il pas annoncé dès décembre 1939 que suivant
les plus grandes probabilités le choc se produirait précisément en mai? Il avait même déclaré à l'attaché militaire italien, le général Visconti Prasca << qu'il était prêt à donner un
milliard aux Allemands s'ils lui faisaient le plaisir d'attaquer les premiers >>.
Pierre Darcourt
LVDC / n° 1749 / 11 - 09
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tourné vers le service rendu au citoyen avec la mise en ligne de nouvelles rubriques, constitue un outil d'information utile et une vitrine de son identité propre. Son
adresse?
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LES ANNEES NOIRES 1939-1945
Un livre leur a été consacré, fondé sur une double approche. Approche
historique étayée par des témoignages et des documents d'archives, dont certains d'une grande force narrative, sont totalement inédits; approche phénoménologique à l'écoute des paroles d'amis et
de parents recueillis sans jugement dans un récit simplement écrit au présent, à la vue de leurs photographies et de leurs lettres quand il a été possible d'en retrouver la trace. Dans cette
approche, le lecteur est au centre de la découverte de ces existences si riches et tellement diverses, mais également de leur mort commune.
Moins de 48 heures à peine après le déclenchement de la Blitzkrieg (la
guerre éclair), les armées polonaises sont déjà rompues, les divisions tournées et coupées les unes des autres. Les Panzerdivisionen poursuivent leur avance. Au nord, la IIIe Armée du
généraloberst Georg von Kuchler atteint Mlawa, dont les défenseurs protègent Varsovie, et fait sa jonction avec la IVe Armée de Gunther von Kluge, prenant ainsi en
tenaille le corridor de Dantzig. Au centre, la Xe Armée de Walter von Reichenau. Au sud, la XIVe Armée de Wilhelm von List qui monte de Cracovie.
A Paris, la population ne croit pas à l'imminence de la guerre. Le soleil de
septembre perce sous les nuages. Il fait doux. Sur les grands boulevards, il y a de longues files d'autobus et de camions réquisitionnés. Les théâtres et les cinémas ferment. Les courses de
chevaux sont annulées. Les églises sont pleines jusqu'aux parvis de fidèles qui prient avec ferveur. Dans le quartier de l'Opéra, des agents de la défense passive organisent une distribution de
masques à gaz. La radio conseille: << Eteignons les lumières. >> Le métro circule à circuit réduit. Les caves sont recensées. Elles serviront d'abris. La population est
calme. Les terrasses de café sont bondées. Trente mille enfants ont été évacués par trains spéciaux.
Londres presse Paris d'adresser un ultimatum commun à Berlin. Churchill, des
sanglots dans la voix, téléphone à Varsovie pour assurer les Polonais du soutien des Britanniques. La révolte gronde à la Chambre des Communes contre le gouvernement qui devrait enjoindre avec
énergie à Hitler d'évacuer le territoire polonais. Le Premier ministre britannique Sir Neuville Chamberlain prévient Edouard Daladier que << quoi que fassent les Français, l'Angleterre
agira >>. Le 3 septembre, à 9 heures du matin, Sir Neville Henderson, représentant la Grande-Bretagne à Berlin, lit au Dr Schmidt, l'interprète personnel d'Hitler, l'ultimatum de son
gouvernement.
Les troupes allemandes avancent toujours. Des divisions polonaises isolées se battent
avec acharnement. D'abord proclamée "ville ouverte", Varsovie se défend. Le lendemain du repli du gouvernement polonais, la radio allemande avait annoncé que les troupes du Reich y feraient leur
entrée dans la soirée. La population en a décidé autrement. Les ouvriers se sont armés, ont dressé des barricades et les avant-gardes allemandes ont été reçues à coup de mitrailleuses. Durant des
jours, la ville incendiée, écrasée sous les bombes, se défend héroïquement.
Face au "rouleau compresseur" allemand, fin prêt pour la Blitzkrieg, les
Polonais avaient affirmé à leurs alliés français et anglais disposer de quatre-vingt divisions prêtes à intervenir. Peut-être le croyaient-ils eux-mêmes. En fait, ils ne pouvaient aligner que
trente divisions d'infanterie, une quarantaine de régiments d'artillerie, trente-sept régiments de cavalerie prêts à tous les héroïsmes, mais de peu de poids face aux Panzer, et... une
centaine de chars de divers modèles assez anciens et 320 avions. Les forces navales étaient très modestes.
L'histoire est aussi courte qu'une vie. Un homme se penche sur son passé. Il a vingt ans, il fait sa guerre. Pour ses supplétifs indigènes aux confins de la Plaine des Joncs, il est
roi. Sa mission: créer une zone interdite pour le Viêt-minh. Un jour, il traverse le fleuve, et il tue. Entre remords et nostalgie, un témoignage intemporel sur la liberté et le plaisir de la
guerre, écrit à la pointe de la lame.
L'ACCROISSEMENT DE LA MORTALITE ET L'INSUFFISANCE DE LA
CROISSANCE.
LES CONSEQUENCES MORALES.

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