Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par François Gervais


Après les quatre premiers mois de guerre, le fait le plus saillant, celui qui étonne le plus les observateurs, c'est le rôle insignifiant joué par les opérations militaires terrestres sur le front occidental. Certains en concluent déjà que le conflit affectera une forme nouvelle où les heurts sanglants et les batailles tiendront moins de place que par le passé. D'autres aboliraient même volontiers les grands mouvements d'armée pour leur substituer simplement l'attente derrière de solides retranchements.

"Rien à signaler. Etat des pertes: néant." Sur l'ensemble du front, ces comptes rendus uniformes se répètent. La guerre se dérobe. Le général Gamelin retire les 32 divisions qu'il avait engagées jusqu'aux abords de la ligne "Siegfried". L'automne de 1939 est exécrable. Novembre a déchaîné des pluies torrentielles. Les rivières se gonflent et les inondations transforment les plaines en immenses obstacles antichars. Les sentinelles de la ligne Maginot, trempées comme des chiens, clignotent des yeux devant un paysage noyé.

Sur les eaux grises et froides du Rhin qui fument par endroits, pas un chaland, pas un remorqueur. Devant leurs petits postes avancés, les "chleuhs" donnent aux Français l'aubade d'une Marseillaise sur leur phono, déploient de longues banderoles "Ne mourrons pas pour les Anglais" ou bien "Nous ne tirerons pas les premiers" et même une étonnante pancarte: "Vive Daladier". Une trêve des armes s'est installée. Un général va jusqu'à dépêcher un planton pour avertir des soldats allemands qui flânent sur le pont de Kehl que s'ils ne regagnent pas leur rive, il sera dans l'obligation de leur faire tirer dessus. Etrange guerre. La pluie tombe à flots. Dans leurs mauvais cantonnements d'Alsace ou des Ardennes, les hommes courbent le dos sous l'averse qui ne cesse pas. Malades, rincés, couchés dans la paille des granges qui pourrit, les chevaux d'artillerie crèvent par milliers.

Le ciel s'est chargé d'ajourner l'offensive que la Wehrmacht devait lancer le 7 novembre 1939 contre la France. Hitler exige du beau temps pour que l'aviation et les blindés obtiennent un rendement digne de ce qui fut dans l'éclatant été polonais. Sur les positions françaises, l'intempérie est une bonne raison pour annuler les exercices. Immobiles, désoeuvrés, les hommes s'ennuient. L'alcoolisme fait des ravages. Les journaux sont rares et cette guerre qui ne se fait pas devient incompréhensible. On voudrait combattre puisqu'on est soldat, ou rentrer chez soi si l'on ne se bat pas.

Rien ne secoue, il est vrai, l'immense paresse de l'armée anesthésiée. Inquiets, les chefs de corps s'ingénient à sortir de ce vide. Ils organisent un foyer par unité, distribuent les jeux de fléchettes, lancent une campagne de <<ressemelage de chaussures>>, de création de jardins potagers, des tournées du théâtre aux armées. Les hommes de troupes vont aux séances de tir hebdomadaires brûler les cinq cartouches réglementaires sur des cibles perdues dans le brouillard, ou attendent l'arrêt des grosses pluies pour rejouer au football. Et toujours cette bataille qui ne vient pas...

L'hiver terrible qui enferme la terre dans un étau va décourager à nouveau l'attaque allemande jusqu'au printemps. Les plateaux lorrains enregistrent des pointes de -34°. Les routes sont gelées. Il est trop souvent impossible de mettre un moteur en marche. Dans ces champs de neige glacés, l'histoire se bloque parfois sur quelques visages épiques: les héros des Corps francs du secteur de Forbach. Le lieutenant Félix Agnely, six fois cité durant la Grande Guerre, père de cinq enfants, engagé volontaire, qui revendique les missions les plus périlleuses, sera tué lors d'une patrouille. Le lieutenant Joseph Darnand, sept fois cité durant la Grande Guerre, déjà emprisonné deux ans plus tôt comme "cagoulard", anti-communiste irrémédiable, futur chef de la milice et fusillé à la Libération. Avec eux, un père mariste, sous-lieutenant à la tête d'une poignée de sous-officiers d'élite, s'avère un magnifique combattant. Mais leurs exploits sont si isolés qu'ils relèvent presque de l'incroyable.

La France a une confiance absolue dans la Ligne Maginot. Une ceinture de bastions hérissés de canons qui court sur trois cent cinquante kilomètres de frontière, derrière sept ou huit rangs de rails enfoncés dans le sol. La Ligne est profondément enterrée. On y a bâti dans le plus grand secret, d'énormes cités souterraines blindées comme des navires de guerre avec des ascenseurs, des cloisins étanches, de lourdes portes d'acier qui pèsent jusqu'à sept tonnes, des chambres froides, des salles d'opération en air surcompressé où tout fonctionne électriquement. Des puits creusés à 80 m. Des vivres pour six mois. Et des soldats uniquement désignés par numéro. << Colossal ! >> s'est exclamé Winston Churchill après une visite des lieux. << C'est ici qu'il faut amener l'Allemand à se battre et le casser >>.

A l'abri de la Ligne Maginot, la France a mobilisé presque cinq millions de ses citoyens et mis sur pied cent divisions, renforcées par onze divisions et six cent chars britanniques. Combien de chars français? 2 900 malheureusement éparpillés sur une trop grande partie du territoire.

Le haut commandement ne croit pas aux grandes unités mécaniques. Leur rôle, défini par l'instruction de 1930, n'a pas été modifié. << Le char ne peut être qu'un engin d'accompagnement. Les chars ne sont que des moyens supplémentaires mis temporairement à la disposition de l'infanterie. Ils renforcent considérablement l'action de celle-ci mais ne la remplacent pas. >> Les généraux croient aux champs de bataille fortifiés, aux nappes de feu, aux masses d'infanterie.

Le matériel anti-aérien est insuffisant bien qu'il comprenne le meilleur canon antiaérien de l'époque, le 90. Le matériel de défense contre les blindés compte deux pièces, un bon canon de 25 et un canon de 47, la meilleure arme de sa catégorie. L'armement de l'infanterie est satisfaisant. Un fusil démodé, un excellent fusil mitrailleur, une bonne mitrailleuse lourde, deux types de mortiers efficaces. Mais pas de pistolet mitrailleur, l'arme du combat rapproché, ni d'arme typique de la défensive, la mine antipersonnel pourtant aussi facile à fabriquer que les assiettes en fer.

L'Angleterre et la France disposent, en additionnant leurs forces aériennes, de 3 450 avions dont 1 730 pour la France contre 4 500 avions allemands. Mais l'addition est une opération menteuse. La majeure partie des chasseurs britanniques, dont les fameux "Spitfire", sont réservés à la défense du Royaume Uni. Du côté français, les formations de bombardement sont très faibles, notamment pour le bombaedement en piqué, auquel le commandement ne croit pas. Les appareils capables d'exécuter ce type de mission n'existent qu'à l'état d'échantillons... Sept bombardiers modernes seulement sont disponibles!!

Georges Mandel, ministre des Colonies, qui a grandi politiquement en 1917 dans l'ombre de Clemenceau, prédit des heures dramatiques: << Ces gens-là ne veulent pas se battre >> dit-il de Daladier et de Gamelin. << Je vous le dis, la Ligne Maginot est vulnérable, elle sera percée ou contournée quelque jours >> confie-t-il à Pertinax. Il se trompe. Elle restera invaincue.

Sous son impulsion, l'Empire est mobilisé. Du Tonkin à Madagascar, de Dakar à la Nouvelle Calédonie, il apporte à la France ses énormes réserves de matières premières et plus encore... ses enfants dont les pères ont déjà prouvé la valeur en 1914-1918. Mandel, pugnace et méthodique, s'érige en rassembleur de ces forces gigantesques. Il a pris l'engagement public de porter les effectifs coloniaux de trois cent mille à deux millions. Mais gronde avec colère: << La plus grande infériorité de notre armée réside dans la cervelle de ses généraux. Ils attendent l'ennemi derrière leurs fortifications en espérant le battre. >>

D'évidence, la confusion règne dans les états-majors, celui de George le britannique, et de Gamelin le français ont divorcé, l'un restant à la Ferté-sous-Jouarre, l'autre autour de Meaux. Le généralissime Maurice Gamelin, commandant en chef des armées, s'est lui-même installé dès les premiers jours du conflit au fort de Vincennes, aux portes de Paris, près du gouvernement, du Parlement et des "salons politiques". Un séjour lugubre et isolé. Le généralissime a établi son bureau dans une casemate. C'est là qu'il travaille et consulte les premières dépêches... apportées par les plantons.

Car aussi stupéfiant que cela paraisse, le généralissime n'a ni poste de radio récepteur-émetteur, ne reçoit aucune information directe des théâtres d'opérations, ne capte pas les messages des armées. Pas même un colombier pour accueillir un pigeon voyageur. Le jeune officier qui propose l'utilisation d'un téléscripteur se fait seulement demander s'il prend << les ordres militaires pour les résultats des courses! >>.

Gamelin est titré. Major de promotion à Saint-Cyr. Collaborateur apprécié de Joffre. Commandant des troupes du Levant. Successeur de Maxime Weygand. Il est depuis cinq ans l'homme de la politique militaire française. Malgré toutes ses références, il n'en impose pas. Certes, il fait digne avec son visage rond et ses yeux bleus << qui attendent >>. Il joue la sérénité d'un grand sage. Mais le calme appliqué finit par créer un malaise.

Des jugements sévères se font entendre. Gamelin? << Un ruminant assis >>, << Un brave militaire totalement dépourvu d'imagination >>, << une tête rouillée par la routine >> et la phrase exécutive de Lord Gort, commandant le corps expéditionnaire britannique: << He is not a fightingman! >> (littéralement: ce n'est pas un combattant!).

Quand se déclenche l'attaque allemande du 10 mai 1940, un tonnerre de feu ébranle la France surprise et atterrée. La "guerre blanche" est finie. La vraie guerre, brutale, sauvage, meurtrière, écrase et enfonce tout. L'assaut des Panzers et de la Wehrmacht ne peut être une surprise pour Gamelin: il a eu huit mois pour s'y préparer. N'avait-il pas annoncé dès décembre 1939 que suivant les plus grandes probabilités le choc se produirait précisément en mai? Il avait même déclaré à l'attaché militaire italien, le général Visconti Prasca << qu'il était prêt à donner un milliard aux Allemands s'ils lui faisaient le plaisir d'attaquer les premiers >>.

Pierre Darcourt
LVDC / n° 1749 / 11 - 09

Commenter cet article