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Publié par François GERVAIS

La flotte de l'Atlantique, que commandait le vice-amiral Gensoul (dite aussi "escadre d'intervention"), se trouvait répartie entre les ports de Mers-El-Kebir et d'Alger depuis quelques temps, en vue d'opérations à entreprendre contre l'Italie. Après l'armistice, les mouvements de ces bâtiments dépendaient de l'approbation des commissions d'armistice de Wiesbaden et de Turin, dont le fonctionnement n'avait pas encore sérieusement commencé. Le seul ordre que la flotte avait reçu était l'interdiction de franchir le détroit de Gibraltar et de sortir de la Méditerranée. C'était une escadre de 120 000 tonnes, soit le cinquième de la flotte de guerre française.

La démobilisation du personnel avait commencé le 2 juillet c'est-a-dire à la veille des évènements, mais ne jouait pratiquement pas encore. Les mesures concernant le matériel étaient inexistantes: il fallait du temps et il y avait seulement quatre jours que l'armistice était entré en vigueur. Aucun bâtiment n'était encore démuni de sa force combative. Il était impossible de prendre des mesures de protection effectives contre une quelconque attaque surprise. Aucun service de renseignements ne fonctionnait plus. Aucun avion n'était autorisé à prendre l'air, il régnait une atmosphère incertaine. Mais tout le monde était encore trop imprégné de l'alliance britannique pour imaginer une agression brutale.

Le port de Mers-el-Kebir, c'était une rade abritée, située dans l'échancrure de la côte algérienne qui va du cap de l'Aiguille au cap Falcon, à trois milles marins à l'Ouest d'Oran. Il avait été conçu, dès 1929, comme base de ravitaillement pour les forces navales françaises. Sa construction avait été retardée pendant des années faute de crédits, bien entendu. Ce ne fut qu'en 1937, après la faillite du front populaire, que les travaux furent entrepris et rondement menés. Mais la jetée, longue de 2 500 mètres qui devait le couvrir contre les houles du large, n'était pas terminée en 1940. Seul, un épi de 900 mètres perpendiculaire à la pointe de Mers, était achevé. A son extrémité, des filets défendaient la rade contre des attaques de sous-marins. Sur les hauteurs qui dominaient la baie, il y avait les forts de Mers, du Santon et de Sainte-Croix, et la batterie de Canastel, dont les canons battaient théoriquement, le large. C'était donc là que, depuis la fin du mois d'avril, lorsqu'il apparut que l'Italie allait entrer en guerre, que la flotte cuirassée était venue mouiller, couverte par les forces légères à Oran et à Alger.

Au matin du 3 juillet 1940, étaient donc amarrés le long de la jetée, d'Est en Ouest: le transporteur d'avions Commandant Teste, le cuirassé Bretagne, le croiseur de bataille Strasbourg, le cuirassé Provence et enfin le croiseur de bataille Dunkerque. Dans le fond Ouest de la baie, en vis-à-vis, les six contre-torpilleurs Mogador, Volta, Tigre, Lynx, Terrible et Kersaint. Au mât du Dunkerque, flottait le pavillon du vice-amiral Gensoul, commandant en chef; à celui du Provence, celui du contre-amiral Bouxin, commandant la division des cuirassés; à celui du Mogador, le pavillon du contre-amiral Lacroix, commandant la division des contre-torpilleurs. Il faisait un temps splendide.

Que se passait-il en France? On n'en savait à peu près rien. Les ondes nationales étaient muettes. D'après l'ecoute des radios neutres ou étrangères, ont avait appris que le territoire était occupé aux deux tiers et que les côtes ouest étaient au mains des Allemands. Mais la flotte n'était pas vaincue!

Les dispositions de la rade avaient imposé aux cuirassés de s'amarrer l'arrière à la digue, si bien que les tourelles du Dunkerque et du Strasbourg ne pouvaient tirer vers le large. Les contre-torpilleurs avaient l'avant vers la passe, l'arrière amarré à un coffre de quai.

A 2 heures du matin, ce jour là, le destroyer britannique Foxhound à bord duquel avaient pris place le capitaine de vaisseau Holland, et les capitaines de corvette Spearman et Davies, se détacha de la Force H. Vers 4h 45, il arriva devant le cap Falcon. A 5h 15, il passa au sémaphore le message suivant: <<H 69 Foxhound pour amiral Gensoul. L'Amirauté britannique envoie le commandant Holland conférer avec vous - stop - Permission d'entrer s.v.p.>>

Il se passa un assez long temps avant qu'une réponse parvint à Holland. C'est à 6 h 45 seulement que l'amiral Gensoul donna l'ordre à son officier d'ordonnance, le lieutenant de vaisseau Dufay, qui parlait l'anglais et qui était, de plus, un ami de longue date du commandant Holland, de se rendre à bord du Foxhound pour: d'abord offrir au parlementaire les compliments usuels de bienvenue; lui dire ensuite que les instructions de l'Amirauté française interdisaient aux bâtiments britanniques de communiquer avec la terre ou de se ravitailler dans les ports français; qu'en conséquence, il ne pouvait, lui, lieutenant de vaisseau Dufay, recevoir les documents dont Holland pouvait être porteur; enfin, qu'au cas où l'Anglais voudrait <<causer>> l'amiral lui enverrait son chef d'état-major. Bref: ne pas se compromettre, surtout...

A 7h 05, le Foxhound, qui était mouillé depuis deux heures à l'entrée de la passe de Mers-el-Kebir, en dehors des filets, et qui commençait à s'impatienter, adressa au Dunkerque le message suivant: <<Pour l'amiral Gensoul. Amirauté britannique envoie le commandant Holland conférer avec vous - stop - Marine Royale britannique espère que mes propositions vont vous permettre la Marine Nationale toujours vaillante et glorieuse de se ranger à nos côtés - stop - En ce cas, vos bâtiments resteront toujours les vôtres et personne n'aura besoin d'aucune anxiété à l'avenir - stop - La flotte britannique est au large d'Oran pour vous accueillir.>>

Lorsque ce message parvint à l'amiral Gensoul, Dufay faisait déjà route vers le Foxhound qu'il accosta à 7h 15. Holland se précipita pour l'acceuillir et le remercier d'être venu le chercher. Il croyait repartir avec lui pour se rendre sur le Dunkerque auprès de Gensoul. Non, lui dit Fufay, voici ce que j'ai seulement à vous dire. Et Holland parut for ennuyé. Il avait pour mission de remettre en mains propres à Gensoul des documents importants, puis de lui donner, de vive voix, tous éclaircissements. Il ne pouvait entrer en relations avec qui que ce soit d'autre, pas même le chef d'état-major! Il insista pour être reçu par l'amiral lui-même.

(fin de la troisième partie)

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