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Publié par François GERVAIS


Il y a soixante et un an, le 28 novembre 1947, la foule des Français apprenait avec stupeur que le général Leclerc venait de trouver la mort dans les débris éparpillés de son avion, le long d'une voie ferrée du Sud-algérien, à 60 km environ de Colomb-Béchar.

Voici les souvenirs encore inédits et le récit de cette triste journée comme l'a vécue le général G. Dauphin.

28 novembre 1947. J'étais à l'époque sous-lieutenant à la 1ere compagnie saharienne portée de la Légion Etrangère (1ere CSPL) en garnison à Aïn-Sefra. Nous avions fait mouvement sur Colomb-Béchard en vue d'y accueillir le général d'armée Leclerc de Hauteclocque, Inspecteur des Troupes d'Afrique du Nord.

L'arrivée du général est prévue pour 12 heures, son avion a quitté Oran-la-Sénia à 10h 45. Peu après 11h 30, un message annonce son arrivée dans une vingtaine de minutes. Après, c'est le silence. Le vent soulève de véritables tornades de sable dont les grains acérés piquent le visage. Puis les évènements vont se précipiter: un message du colonel Quénard, chef de la station de Menhaba indique qu'un avion s'est écrasé sur la voie ferrée; convocation rapide de mon capitaine par le colonel. Quelques minutes plus tard, il revient nous donner des ordres: <<Il ne peut s'agir que du B 25 du général... Coutin, faites immédiatement mouvement sur Menhaba. Vous y ramasserez les corps et les ramènerez à l'hôpital de Béchar.>>  - <<Vous, Dauphin, mettez immédiatement votre peloton en tenue de campagne. Rendez-vous à l'hôpital avec tous vos moyens. Je pars avec Coutin. Attendez mes ordres.>> Coutin me demande de lui céder toutes les toiles de tentes de mes légionnaires pour envelopper les corps.

Que s'est-il passé à bord du B 25? Il est logique de penser que le pilote a choisi comme repère dans la tourmente, la ligne de chemin de fer Méditerranée-Niger qui, après avoir traversé les hauts-plateaux marocains, rejoint l'Algérie pour aboutir à Colomb-Béchard et, ayant mal évalué son altitude, il a heurté le remblai de la voie. Une version qui sera confirmée par un camionneur arrêté non loin de la station.

Dans l'après-midi, des camions du peloton Coutin arrivent à l'hôpital avec leur chargement macabre. Les restes humains, calcinés et sanguinolents, sont enveloppés dans les toiles de tente que les légionnaires déchargent dans une pièce nue. Tous sont des "vieux" soldats qui ont connu la guerre. Pourtant, ils sont émus, y compris leur lieutenant.

C'est alors que le capitaine fait appel à mon peloton pour placer les restes dans de modestes cercueils de bois que le service des subsistances met à ma disposition. Une seule consigne: <<Faites votre possible afin d'éviter la dispersion des corps.>>

Les camions "Dodge" de Coutin repartent. Le sang coule sous le plancher de certains... Un spectacle horrible mais qui n'est rien à côté de ce qui m'attendait. Les corps n'ont plus forme humaine et, afin d'être sûr de ne pas trop mélanger les restes, mes légionnaires et moi sommes contraints de réaliser 13 tas, correspondant chacun à un tronc. Il faut pour cela remuer bras, jambes, crânes ou ce qu'il en reste.

Aucune liste ne m'avait été fournie, mais, dans la soirée, accompagné du capitaine Schalk, le lieutenat-colonel Dudezert, adjoint du colonel Quénard, me fournit quelques indications. Il possède une copie du rôle d'équipage (1) avec des noms d'officiers et sous-officiers dont certains sont connus de lui. C'est ainsi qu'il identifie les restes du colonel Fouchet (2) grâce à un lambeau de lèvre surmonté d'une moustache. De mon côté, je trouve, intact, dans un amas de sang, le portefeuille du général Leclerc voisinant un tronc, le sien certainement, et un morceau de sa canne avec un insigne des FFL. Les restes du sous-lieutenant Miron de Lepinay, aide de camp du général, un de mes camarades de promotion, seront personnifiés par un galon de sous-leutenant à demi-brûlé...

Le tri effectué, il nous fallut répartir des restes non identifiables et là, nous n'avons pu que suivre notre intuition. C'est ainsi que j'ai décidé, à tort ou a raison, qu'une paire de "rangers", contenant des morceaux de pieds et de jambes, appartenait au corps du sergent-chef Lamotte... Chaque cercueil, s'il contient effectivement l'essentiel d'un seul corps humain; c'est-a-dire le tronc, renferme également des restes appartenant à d'autres... mais il y avait bien 13 troncs, donc 13 corps.

Après 60 ans, la présence à bord de 13 passagers, alors que le rôle d'équipage ne comportait que 12 noms, continue d'alimenter les rumeurs. Que n'ai-je entendu! Pourtant, je n'ai jamais été désavoué et ma répartition en 13 corps n'a jamais été contestée par mes chefs, au moins en ma présence. Ai-je commis une erreur en évaluant le nombre de tronc? Honnêtement, je ne le crois pas. Y aurait-il eu sabotage de l'appareil par un passager clandestin? A mon avis non. A Oran-la-Sénia, l'avion avait été gardé et la panne se serait produite soit au décollage, soit en vol, soit à l'aterrissage. Quant à l'hypothèse d'un attentat ou d'une tentative de détournement du B 25, elle ne tient pas, compte tenu du lieu du drame.

En 1947, la France, à peine sortie de la guerre et de l'occupation allemande, voyait dans le général Leclerc un second de Gaulle. Rien d'étonnant alors, à ce que le 13e corps suscite les rumeurs les plus extravagantes. A mon humble avis, le général Leclerc est mort dans un accident et il y avait 13 passagers dans son avion.

La France fera des funérailles nationales au grand soldat en l'église de Saint-Louis des Invalides, où seront exposés 12 cerceuils. Le 26 juin 1952, le général Leclerc sera élevé à la dignité de maréchal de France, mais à ma connaissance, l'identité du 13e corps n'a jamais été révélée.

Général G. Dauphin

(1) Liste des passagers:
Sergent-chef Lamotte
Adjudant Guillou
Sous-lieutenant Miron de Lepinay, aide de camp
Lieutenant
Delluc, pilote
Lieutenant
Pillebouc, navigateur
Capitaine de vaisseau
Frichement
Commandant Meyrand
Colonel Clémentin
Colonel Fieschi
Colonel Fouchet
Colonel du Garreau
Général d'Armée Leclerc de Hauteclocque

(2) Frère de Christian Fouchet qui fut, en 1962, Haut commissaire en Algérie.

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Commenter cet article

Anonyme 01/05/2016 10:10

J'ai la confirmation , 56 ans plus tard , d'avoir fait mon service militaire, comme appelé, sur le piton rocheux oû s'est écrasè l'avion transportant le Général LECLERC .