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Publié par François GERVAIS

 Le document que le commandant Holland faisait remettre à l'amiral Gensoul consistait en un <<aide-mémoire>> qui n'avait pas été rédigé par l'amiral Sommerville, mais qui lui avait été expédié par le cabinet de guerre de Londres. C'était un ultimatum en bonne et due forme: "Rendez-vous, ou nous vous coulons". Avec quelques formes, mais peu abondantes. "Vous avez trois solutions: appareiller avec nous et continuer à combattre: appareiller avec nous, équipages réduits, si vous ne voulez pas combattre, et on vous rendra vos bâtiments après la guerre; ou encore, rendez-vous à la Martinique, où les navires seront démilitarisés, à moins que vous n'aimiez mieux qu'ils soient confiés aux Américains. Ou bien, sabordez-vous? Quant à moi, j'emploierai la force pour éviter que votre flotte ne tombe aux mains de l'ennemi".

A 9 heures, Dufay rejoignit une nouvelle fois Holland et lui remit la réponse, nette, sans ambiguïté: <<Moi, amiral Gensoul, j'ai dit à l'amiral North que mes bâtiments ne tomberaient jamais intacts aux mains de l'ennemi. Je le répète. Mais étant donné le fond et la forme du véritable ultimatum que vous m'avez fait remettre, je vous fais savoir que mes bâtiments se défendront par la force.>>

Holland s'efforça alors d'exposer au lieutenant de vaisseau la conception britannique de la situation: les autorités de Londres étaient convaincues que dans les circonstances présentes, l'amiral Darlan ne pouvait plus exercer son commandement dans l'indépendance et qu'en conséquence les forces maritimes françaises se devaient de combattre l'ennemi jusqu'au bout... Que personne ne mettrait en doute la bonne foi des marins français, mais comment opéreraient-ils leurs destructions si les bâtiments étaient désarmés dans des ports métropolitains aux mains des Allemands? Enfin, Holland remit à Dufay un nouvel aide-mémoire sur lequel il avait noté quelques idées, quelques arguments -qu'il comptait développer lui-même devant l'amiral Gensoul, au cas où il aurait été reçu. A 9h 25, Dufay rentra au port.

A 10 heures, le chef d'état-major de l'escadre, le capitaine de vaisseau Danbé, spécialement envoyé par l'amiral, vint remettre à Holland le message suivant: (citation intégrale).
<<1) Amiral Gensoul ne peut que confirmer la réponse déjà apportée par le lieutenant de vaisseau Dufay.
<<2) Amiral Gensoul est décidé à se défendre par tous les moyens dont il dispose.
<<3) Amiral Gensoul attire l'attention de l'amiral Sommerville sur le fait que le premier coup de canon tiré contre nous aurait pour résultat pratique de mettre immédiatement toute la flotte française contre la Grande-Bretagne, résultat qui serait diamétralement opposé à celui que recherche le gouvernement britannique.>>

Holland lut le texte, soupira profondément, et déclara au chef d'état-major: - Permettez-moi de vous dire, d'officer à officier, qu'à votre place ma réponse, n'eût pas été différente. Et chacun partit de son côté. Pendant ces échanges, Sommerville commençait à trouver le temps long...

A 8h 10, le croiseur britannique "Hood" arrivé devant Mers-el-Kebir transmettait par projecteur: <<Pour amiral Gensoul de l'amiral Sommerville. Nous espérons que les propositions seront acceptées et que nous vous trouverons à nos côtés.>> Puis il attendit.

Holland lui rapporta l'échec total des pourparlers. Alors, il fit remettre par le "Foxhound" à 10h 50: <<Je regrette vous informer conformément à mes ordres - stop - Je ne vous permettrai pas de sortir du port à moins que les termes du gouvernement de Sa Majesté ne soient acceptés - stop ->>

Il donna ensuite l'ordre de mouiller des mines dans les passes. Il avait l'intention d'ouvrir le feu à 12 h 30, mais des renseignements aériens lui indiquaient que la flotte française n'était pas prête à appareiller. Il décida d'attendre 14 heures et le fit savoir à 13 h 10: <<Si vous accepter les propositions, hissez au grand mât un pavillon carré, sinon je vais ouvrir le feu à 14 heures.>>

Au reçu de ce message, Gensoul fit rappeler aux postes de combat. Il allait tenter de gagner du temps et si possible d'atteindre la nuit. Il préparait un appareillage rapide, faisait réarmer les batteries de côtes et de D.C.A., prescrivait aux sous-marins de recharger leurs torpilles, à l'aviation de s'équiper. Enfin, il signalait au "Foxhound" à 16h 15: <<Je n'ai pas l'intention d'appareiller - stop - J'ai télégraphié à mon gouvernement dont j'attends la réponse - stop - Ne créez pas l'irréparable - stop ->>

A 13h 30, autre message: <<Je suis prêt à recevoir personnellement votre délégué pour discussion honorable - stop ->>

Une fois de plus, Sommerville décida d'attendre, décidé à tout pour éviter le pire. Il signala au "Foxhound": <<Amiral Gensoul prêt à recevoir votre délégué pour discuter. Ne pas ouvrir le feu>>.

Holland se reprit à espérer. Il monta dans une embarcation du "Foxhound" avec le capitaine de corvette Davies. Une vedette du "Dunkerque"  fut envoyée au-devant d'eux. Il était 14h 12. Ils mitent un peu plus d'une heure pour parvenir auprès de Gensoul. Cependant, à 14h 45, trois avions britanniques avaient mouillé deux mines magnétiques à l'entrée du port d'Oran.

La négociation dura une heure et quart. De part et d'autre, on essaya de se mettre d'accord. Mais les positions s'étaient déjà durcies. Peut-être fut-on très près d'arriver à un compromis, mais Holland hésita et, au fond, la faute lui incombe-t-elle peut-être. Gensoul résuma son attitude:

1) La flotte française ne peut pas ne pas appliquer les clauses de l'Amirauté, eu égard à la France métropolitaine qui en supporterait les conséquences.
2) Elle a reçu des ordres formels et ces ordres ont été transmis à tous les commandants pour que, si après l'Armistice, les bâtiments risquaient de tomber entre les mains de l'adversaire, ils soient conduits aux Etats-Unis ou sabordés.
3) Ces ordres seront exécutés.
4) Les bâtiments qui sont actuellement à Oran, ou à Mers-el-Kebir ont commencé depuis hier, 2 juillet, leur démobilisation (réduction des équipages).

Holland voulu faire connaître immédiatement le résultat des pourparlers à son amiral et demanda que l'on tranmette par projecteur au "Foxhound"  le message qu'il rédigea lui-même: <<L'amiral Gensoul dit que les équipages sont en cours de réduction et que s'il est menacé par l'ennemi, il se rendra à la Martinique ou aux Etats-Unis, mais ceci n'est pas tout à fait nos propositions, ne puis m'en approcher plus.>>

Il y avait évidemment une nuance. Mais seulement une nuance. Ce message fut reçu à bord du "Hood" à 16h 29. Sommerville venait d'être averti par l'Amirauté britannique qu'ordre avait été donné aux forces navales de Méditerranée, directement par l'amiral Le Luc, depuis sa résidence de Nérac (Lot-et-Garonne) de rallier Oran en tenue de combat. Aussi, sans attendre la fin des pourparlers engagés par Holland, l'amiral anglais fit transmettre par radio et par projecteur à l'amiral français: <<Si une des propositions britanniques ne sont pas acceptées pour 17.30 BST, il faut que je coule vos bâtiments.>>

Gensoul reçut cet avis à 16 h 25, au moment où la délégation britannique se préparait à quitter son bord. Elle partit à 16 h 35. Dufay reconduisit les deux officiers et fut de retour à 16 h 50.

A 16 h 56, la Force H ouvrit le feu...

(fin de la quatrième partie)

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