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 La poésie donne à la mémoire une dimension sublime. Elle est à la fois légère et profonde; elle est à la fois verbe et musique. Elle peut être lue tout bas, mais mérite bien souvent d'être dite tout haut, afin de permettre d'apprécier rythme et sonorités.

Il faut, certes, pour en goûter le charme et la portée, se resituer par la pensée dans le contexte d'une époque (la drôle de guerre), d'un lieu et d'une situation.

La poésie est alors un des meilleurs auxiliaires de la mémoire.

Vous n'avez pas besoin du laurier des poètes, Vous qui faites l'Histoire et qui ne dites rien,
Soldats qui combattez sans esprit de conquête, Pour que règnent demain la justice et le bien...

Vos clairons couvriraient les accents de ma lyre, Dont les cordes de chair n'ont chanté que l'amour,
Et ne suffiraient pas à l'épique délire, Que dicte votre geste au coeur du troubadour.

Car vous êtes entrés vivants dans la légende, Vos fronts graves casqués d'héroïsme serein,
Rayonnent et pour vous qu'importerait l'offrande, Des vers les plus ardents, des plus nobles quatrains ?...

Lorsque Victor Hugo, Dante, Pindare, Homère, Des sommets du Parnasse où leur âme éblouit,
Effeuilleraient sur vous leurs strophes les plus fières, Rien ne dirait assez vos exploits inouïs !...

Si j'ose cependant interroger ma muse, Et couvrir d'un cimier les fleurs de ses bandeaux,
C'est qu'il s'agit, soldats, et c'est là mon excuse, D'exhorter la Patrie à soulager vos maux...

O Français ! citadin, villageois qui travaille, Sans avoir dû quitter ton paisible horizon,
Toi qui fonds les canons ou qui fais les semailles, Mais qui t'endors, le soir, dans ta chère maison.

Songe, songe toujours à ces millions de braves, Qui luttent dans le ciel, au milieu des éclairs,
Sur la mer en fureur que fendent les étraves, Sur la terre que broient la mitraille et l'hiver...

Oh ! Les affreuses nuits de froid et d'épouvante, La rafale du ciel et la grêle de feu,
Des balles crépitant dans la bise sifflante, Quand on glisse à plat ventre au fond d'un champ boueux !

Sur le linceul que tisse la neige avec l'herbe, Et que l'obus rageur vient trouer par endroits,
Cet infini d'horreur qui dépasse le verbe, En leur pauvre coeur fou doit se ruer parfois...

Et pourtant, de ces preux que nimbe la couronne, Des martyrs du progrès et de la liberté,
Il en est dont, hélas ! ne prend souci de personne, Dont la seule compagne était la pauvreté;

Il en est dont la vieille mère aux tempes grises, N'avait que leurs vingt ans pour assurer son pain,
Il en est qui, pensant à leur foyer, se disent: "Peut-être que ma femme et mes enfants ont faim ?..."

Ah ! Quand ils souffrent tant par le corps et par l'âme, Et qu'on peut adoucir, en leur tendant la main,
D'un rayon de bonté les ombres de ce drame, Donnez, Français, donnez: ils souriront demain;

Donnez pour qu'ils aient chaud, pour que l'espoir renaisse, En leurs yeux assombris par l'âpre isolement,
Donnez, donnez encore, donnez avec largesse, Et que ce baume tendre apaise leur tourment !...

Chaque grain fait l'épi, chaque épi fait la gerbe, Et les gerbes en tas composent la moisson;
Ainsi, de l'humble obole au don le plus superbe, Tout viendra leur prouver que nous les chérissons,

Ces défenseurs sacrés de notre République, Ces gars qui font au monde un rempart de leur corps,
Et qui vaincront bientôt le Germain diabolique; Ils nous offrent leur sang, n'épargnons pas notre or.

Et qu'un soir où le rêve à de ces fulgurances, Dans le souffle sublime où frémit leur drapeau,
Ils sentent, enivrés, le baiser de la France, Se poser sur leurs lèvres fières de héros !...

Roger de Mauthalin
(novembre 1939)

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