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Montreuil-Bellay: La mémoire tsigane.

Le sort des gens du voyage pendant la guerre n'a que très peu ému l'opinion publique. Le camp angevin où ils furent parqués (gardés par les Français jusqu'en 1945) est devenu le symbole douloureux de la tragédie des Tsiganes.

Depuis 1990, chaque fin avril, lors de la Journée Nationale de la Déportation, une délégation vient se recueillir devant une simple stèle en ardoise sur laquelle une plaque de marbre affirme: << En ce lieu, se trouvait le camp d'internement de Montreuil-Bellay. De novembre 1941 à janvier 1945, plusieurs milliers d'hommes, de femmes, et d'enfants tsiganes y souffrirent, victimes d'une détention arbitraire >>. Erigée en 1988, elle est unique en son genre en France, car c'est la seule qui fasse explicitement allusion au sort  -ignoré, oublié, caché pendant quarante années ?-  des Gens du Voyage.


Deux hommes assistaient chaque année à cette cérémonie. Jacques Sigot, ancien enseignant, pigiste de La Nouvelle République, dont les travaux sur l'histoire locale ont abouti en 1983, à la publication d'un livre (1) révélant au public l'existence de ce camp; et Jean-Louis Bauer, dit "Poulouche", un gitan poitevin qui fut interné dans cet endroit pendant treize mois après deux autres camps (Mérignac et Poitiers), avant un quatrième camp (Jargeau), et qui présidait l'Association Nationale des Victimes et des Familles des Victimes Tsiganes. Poulouche est décédé en novembre 2007.


Leur combat commun, relayé de temps à autre par les médias nationaux continue d'être dérangeant: ce sont les Français, et pas les Allemands, qui sont responsables de l'emprisonnement des "nomades" et ce, jusqu'après la libération du territoire national.

Un décret-loi du président Albert Lebrun, le 6 avril 1940, les assigne à résidence surveillée policière. C'est le régime de Vichy qui le met en application, les assimilant à des "asociaux", les parquant dans des camps et confiant leur garde aux gendarmes et aux agents auxiliaires recrutés sur place.

Si, en janvier et en juin 1943, une centaine d'hommes sont extraits du camp de Poitiers -les autres internés poitevins étant par la suite transférés à Montreuil-Bellay- pour être déportés en Allemagne, c'est pour compléter un convoi STO, car les nazis ne se préoccupent pas du sort des "nomades". Et quand la France retrouve sa liberté, les Manouches, les Gitans, les Roms, les Sinti (comme ils préfèrent se nommer) restent derrière les barbelés, certains ici à Montreuil-Bellay jusqu'en janvier 1945, transférés alors dans le camp de Jargeau (Loiret)ou d'Angoulême (Charente), le gouvernement provisoire ayant <<oublié>> de rapporter le décret de la IIIe République.

 

L'histoire du camp de Montreuil-Bellay commence en fait en Indre-et-Loire, à Avrillé-les-Ponceaux. Là, à partir du 30 novembre 1940 est créé un camp de séjour surveillé pour les nomades interceptés dans la région. On compte 273 internés en octobre 1941 gardés par vingt-trois gendarmes, mais faute de place, il est fermé un mois plus tard, et 262 nomades sont transférés le 8 novembre à Montreuil-Bellay.

Sur place, une vingtaine de baraquements construits par des Républicains espagnols, des miradors et un réseau de fils barbelés électrifiés d'une puissance de 15 000 volts. Les nomades sont rejoints rapidement par d'autres familles tsiganes venant du Finistère, puis de Mayenne. Le 5 août 1942, parmi les 714 nouveaux internés venus du camp de Mulsanne (Sarthe), on trouve quelques dizaines de clochards nantais qui, totalement isolés, paieront un lourd tribut au terrible hiver 1942-1943 durant lequel une cinquantaine va mourir de faim, de froid et des poux. C'est en août 1942 que le camp de Montreuil-Bellay compte le maximum d'internés: 1 086.

"Poulouche", ramassé avec sa famille dans le Bordelais, et parqué à Mérignac, arrive au camp en décembre 1943. Il a douze ans. Des conditions de survie horribles, les brimades, les coups. << J'en veux à ceux qui nous ont fait tant de misères >> clame Jean-Louis Bauer. << A ceux qui gardaient le camp et qui nous brimaient et qui se sont ensuite retrouvés fonctionnaires >>.

Après un passage à Jargeau et une libération la veille de Noël 1945, Jean-Louis Bauer, marqué à jamais par la tragédie française des Gens du Voyage devient leur interprète, le porte-parole des Tsiganes internés.

(1) "Un camp pour les tsiganes... et les autres: Montreuil-Bellay, 1940-1945". Par Jacques Sigot / Editions Wallada / 1983. Réédition en 1994 sous le titre << Ces barbelés oubliés par l'Histoire. Un camp pour les tsiganes... et les autres: Montreuil-Bellay, 1940-1945 / Editions Wallada Cheminements.

Hervé Cannet
1944: la région opprimée, la région libérée. La Nouvelle République hors série / 2004

Fin de la quatième partie. A suivre, Pithiviers: le crime de Vichy.

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