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Beaune-la-Rolande: les hurlements des mères.

Au milieu de la Beauce, le camp de Beaune-la-Rolande partagea le déshonneur de Pithiviers et des gendarmes de l'Etat français: celui d'avoir arraché des milliers d'enfants aux bras de leurs mères "immédiatement déportables", selon les fonctionnaires de Vichy.

En 1938, sans qu'on sache pourquoi précise une brochure municipale, le terrain de sport de Beaune-la-Rolande (Loiret) se couvrit de baraquements. Après l'armistice de juin 1940, près de 22 000 prisonniers de guerre français y convergèrent avant que les autorités allemandes ne vident ce frontstalag définitivement en octobre.

A partir de mai 1941, ce sont 2 000 juifs étrangers (essentiellement Polonais et Roumains) qui arrivèrent, gardés exclusivement par des gendarmes ou des douaniers français. Puis, en juillet 1942, arrivent du Vel'd'Hiv', les femmes et les enfants.

C'est le dimanche 2 août que le crime eut lieu. Les habitants, terrés dans les bourgades proches qui <<entendaient passer les convois sans les regarder>>, qui ramassaient, le long de la voie ferrée qui rentre dans le camp des messages anonymes comme <<Je préfèrerais être votre chien que de finir là où je vais>>, les habitants ont toujours du mal à regarder ce passé en face. Comme cette cultivatrice qui avouera en 1990: <<On entendait les cris à deux kilomètres. On était écoeurés. Mais quoi faire ! J'avais dix ans. Alors remuer tout çà aujourd'hui, c'est beaucoup trop tard.>>

Il n'est jamais trop tard pour raconter comment les gendarmes de Vichy, des gendarmes français, imitant en cela la besogne de leurs collègues de la police parisienne, séparèrent les femmes de leurs enfants, arrachèrent les petits des bras de leurs mères, à coup de crosses puisque ces dernières étaient, selon les consignes de Jean Leguay, <<immédiatement déportables>>.

Il ne fallait pas retarder la marche inexorable des trains: l'administration traditionnellement tatillonne des Français touche ici au comble de l'horreur et du déshonneur. Dès le lendemain, à Pithiviers, les mêmes scènes atroces vont se reproduire.

Ce sont les hurlements des mamans folles de douleur qui vont résonner sur la plaine de Beauce indifférente. Le commandant du camp, le lieutenant de gendarmerie J., nota dans son rapport: <<Le service d'ordre a dû intervenir, appuyé par un petit groupe de la Feldgendarmerie. Vers 20 h, l'ordre était rétabli.>> Pendant 10 jours, près de 1 500 petits vont errer entre les barraques du camp, épuisés, et devenus comme indifférents.

Le 13 août, Vichy avait obtenu le feu vert de Berlin et un convoi, avec des adultes, car comble de l'ignominie, il fallait faire croire à un transport "familial", partit pour Drancy, puis pour Auschwitz. Tous furent immédiatement gazés. En 1943, ce sont encore 1 200 internés juifs qui transitèrent par cette antichambre de la mort qui devait fermer ses portes en juillet 1943.

Il fallut attendre 1965 (!) pour voir la première plaque commémorative, puis 1989 pour un monument plus conforme à la tragédie qui eût lieu ici avec cette phrase: <<Nous, génération de la mémoire, nous n'oublierons jamais>>.

Sur les ruines de l'ancien camp, se dresse aujourd'hui un lycée agricole.

Hervé Cannet
1944: la région opprimée, la région libérée. La Nouvelle République hors série / 2004

Fin de la sixième partie. A suivre, Rouillé: un réservoir d'otages. 

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