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Le Vendredi Saint 29 mars, <<un obus allemand lancé par une pièce à longue portée>>, tombant sur l'église Saint-Gervais, en avait perforé la toiture, ébranlant un des piliers qui soutenait la voûte, de sorte que celle-ci s'était effondrée en partie sur les fidèles. On avait dégagé 88 cadavres et 68 blessés. Or, paradoxe du sort, cet obus particulièrement meurtrier fut le seul qui tomba sur Paris ce jour-là!

Mais il suffit pour que l'ironie que l'on avait jusqu'alors manifestée envers ces "Boches" qui bombardaient de 120 km de distance, à l'aveuglette, au petit bonheur du tir, sans être même capables à l'avance de repérer leur objectif, se muât en une indignation presque universelle. <<Un frémissement d'horreur, nous dit-on, secoua l'Amérique>>, et le New York Sun écrivit (selon la traduction qu'on en donna): <<Le bombardement de Paris, c'est du sadisme impérialiste!>>

 

En fait, il semble bien que si les Allemands avaient réglé leur tir dans l'axe <<gare de l'Est-gare du Nord>>, les obus tombaient facilement  -selon des circonstances que seule la balistique expliquerait-  en deçà ou en delà, entre Chatillon et Pantin. Atteignant certes l'église Saint-Gervais, mais aussi le cimetière du Père Lachaise, l'asile Sainte-Anne, la terrasse de l'Orangerie aux Tuileries, la Halle aux vins et l'usine à gaz du boulevard Macdonald; s'égarant à Passy, Auteuil, Grenelle et Vaugirard, frôlant la Tour Eiffel, touchant hélas deux hôpitaux (Baudelocque et Boucicaut), mais tombant aussi parfois dans la Seine...

Les statistiques officielles indiquèrent que 183 projectiles tombèrent sur Paris et 120 sur la banlieue, entre le 23 mars et le 9 août, en 44 jours de bombardement, causant la mort de 256 personnes, et en blessant 620 autres. Mais un biographe de la famille Krupp indique 453 projectiles furent tirés, sans d'ailleurs entrer plus avant dans le détail des opérations.

C'est dommage car du côté français, toute étude sérieuse est à cet égard, d'autant plus difficile qu'à l'époque la censure a joué dans toute sa rigueur: pas un nom, pas un chiffre. On savait tout au plus que les fameux canons avaient été repérés, au nombre de trois, au nord-ouest de Crépy-en-Laonnois, en bordure de la forêt de Saint-Gobain. La censure ne fut levée qu'en janvier 1919! Et à cette date, le journal <<L'illustration>> publia les rares photos et chiffres qui forment ce que l'on voulait bien nous révéler.

Faute de précision on s'était, à l'époque, réfugié dans le pittoresque, et l'on avait baptisé le <<monstre>> La Grosse Bertha, par assimiliation avec le gros canon de 420 qui, au début de la guerre, avait tiré sur Dunkerque de 38 km de distance, et qui avait été ainsi appelé par son créateur, le professeur Rausenberger, en hommage (car en allemand, <<gross>> veut dire: grand, puissant, considérable, et non <<gros>> dans le sens corpulent) à Bertha Krupp, alors patronne de la firme. En fait, le canon qui tirait sur Paris, avait aux usines Krupp, été baptisée <<Gross Gustav>>, du nom de Gustav von Bohlen, époux de l'héritière Krupp.

Gross Gustav donc, puisque tel semble être son véritable nom, après s'être tu entre le 27 avril et le 27 mai, reprit son tir ce jour-là pour annoncer la nouvelle offensive allemande en direction du Chemin des Dames. Mais après le 10 juin, on en serait presque venu à l'oublier, si les 15 et 16 juillet, il ne s'était brièvement rappelé aux Parisiens. Enfin, entre le 5 et le 9 août, ce fut son chant du cygne, Gross Gustav crachant son dernier projectile à cette date, sur le boulevard Ney, devant la caserne Clignancourt.

Mais quand, le 13 octobre 1918, Foch lui-même enleva la ligne La Fère-Laon, sur laquelle en principe, devait se trouver Gross Gustav, Gross Gustav n'était plus là, et on ne l'a jamais retrouvé...

Marie-Hélène Bourquin / Histoire pour tous n° 95 / mars 1968

Une fiche technique de ce canon est consultable en suivant ce lien: link

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