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Il faisait si beau au cours de ces premières semaines du printemps 1945, alors que les armées alliées s'enfonçaient de plus en plus profondément dans le territoire de l'Allemagne. Les troupes du Reich, certes, opposaient encore de temps en temps sporadiquement, une subite résistance.

La multitude d'arbres en fleurs faisait parfois oublier qu'on restait en guerre, que le danger n'avait pas disparu. Avec mon accompagnateur qui serrait prudemment son arme pour être prêt à toute éventualité, nous parcourions, comme estafette, la Forêt Noire, souvent avec une douce insouciance. Il nous arrivait de temps en temps, en raison de la disparition des poteaux indicateurs, de nous aventurer dans le no man's land. C'est ainsi que nous sommes arrivés un matin dans une petite ville dont j'ai malheureusement oublié le nom. Je sais seulement qu'on y accédait par une route en pente. A l'entrée du village, elle formait un virage en S. Ce jour là, nous nous maintenions prudemment sur le bord de la route pour pouvoir, en cas d'urgence, chercher refuge dans les bas côtés. Une surprise nous attendait...

A peine avions-nous amorcé le premier tournant qu'une clameur inouïe nous accueillit qui nous fit sursauter. Une foule de soldats français, plus ou moins vêtus, hurlaient << les Américains arrivent! >> Nous nous arrêtames tout poussiéreux à côté d'eux, un peu abasourdis par ce tohu-bohu. Après avoir relevé nos lunettes, nous nous fîmes reconnaître, ce fut un déchaînement. C'était des petits Français qui venaient les libérer.

Ces instants inattendus dans la vie d'un homme restent difficiles à oublier. Mais je voudrais encore, plus de soixante ans après, conter la suite. Ce qui arrivait était presque normal car des soldats, en captivité depuis près de cinq ans, retrouvaient soudain ce qu'ils attendaient depuis si longtemps, l'espoir de bientôt rentrer au foyer. Depuis des mois, ils restaient coupés de toute nouvelle, ne recevaient plus que très rarement leurs colis de prisonnier.

On trouve parmi toute assemblée d'hommes et même d'animaux, ceux du premier rang, déterminés, agités, parfois agressifs. On trouve aussi derrière la meute, des isolés. Ils se tiennent un peu à l'écart; mais auraient pourtant quelque chose à dire, quelques sentiments forts à exprimer.

Comme par enchantement, il se tenait à l'arrière, coiffé de son vieux béret basque, son manteau kaki de troupier jeté négligemment par dessus les épaules. Il attendait, mais avait quelque chose d'urgent à transmettre. Quand nous prîmes les dispositions pour remettre en marche notre moto  -car nous avions une mission à accomplir-  il se propulsa soudain au premier plan à côté de moi. Il sortit de sa poche un petit paquet. Il contenait probablement autrefois des cigarettes. Il me le tendit et murmura, << Il en reste une, car cela fait des mois que je la garde pour cette occasion. Je voudrais vous la donner >>. Il me présenta un petit cylindre blanc en papier où ne restait presque plus de tabac. C'était sa manière de fêter en toute simplicité, pauvrement, ce moment immense de la liberté retrouvée.

L'un de nous dit seulement, << pour vivre un tel instant, on recommencerait tout, même le plus dur >>. Etait-ce de l'exagération ce qu'échangèrent deux soldats dans leur périple à travers ces belles vallées à la frontière du pays de Bade et du Wurtemberg ? Notre ami de quelques secondes qui restera toujours inconnu, avait voulu célébrer son retour à la vie normale par un geste si sobre et si humble, par l'offrande de sa dernière cigarette dont, depuis des mois, il s'était privé.

Maxime Kleinpeter
VDC/1605

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