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" Le Précieux Souvenir "

-1-
Mille neuf cent dix-huit!... Rappelez-vous, amis,
Ce beau onze Novembre?... Oh! jour de délivrance,
D'abandon du combat de nos grands ennemis
Qui voulaient écraser notre si belle France.

Pouvons-nous oublier?... nous qui avons souffert
Qui avons enduré quatre ans les feux d'enfer,
Tant de jours, tant de nuits, dans la boue des tranchées,
Et vu, des camarades, les belles vies fauchées.

Comment pourrions-nous effacer de nos chairs
Les maux dont nous souffrons encor de nos blessures,
Comme ces souvenirs si douloureux, mais chers,
Que ne purent tracer toutes littératures.

Nous avons tout donné à notre fier Pays,
Tout le meilleur de nous, sans aucun artifice.
Chacun fit son devoir. Personne n'a trahi.
Nous avons consenti l'ultime sacrifice.

Et nous avons ainsi, Français, été vainqueurs,
Sans jamais demander la moindre récompense,
Mais gardant fièrement au fond de tous nos coeurs:
L'Honneur, la Foi, l'amour de la Paix, l'Espérance.

-2-
Hélas! aujourd'hui même et au bout de trente ans,
Ayant dû supporter une seconde guerre,
Veut-on nous rejeter dans des conflits géants?...
Nous qui avons rêvé d'avoir fait la dernière.

N'a-t-on pas proclamé: << Ils ont des droits sur nous!...
Le pays leur doit tant... tant de reconnaissance
A ces braves Poilus! >>... Et priant à genoux,
Les fidèles juraient d'être sans défaillance.

Mais l'orage passé, on sourit au soleil.
Le sol rouge de sang est lavé par la pluie.
Le Passé est éteint. Le Présent est vermeil.
Les serments envolés et la mémoire enfuie.

Pourrions-nous oublier?... nous, les vieux rescapés:
Aveugles, mutilés, gazés, "gueules cassées".
Notre livre d'Histoire aux feuillets gras, râpés,
Garde tous les trésors de nos affres passées.

-3-
Vous, les maîtres puissants gavés d'ingratitude,
Votre égoïsme est roi!... Et c'est votre habitude
De promettre beaucoup. Mais de votre abandon,
Nous ne vous accordons ni excuse ou pardon.

Nous ne voulons, humains, las de nos sacrifices,
Une troisième fois nous offrir aux supplices
Car nous allons sonner, aujourd'hui, le rappel,
Et tous les combattants répondront à l'appel.

-4-
Venez, rescapés de: Verdun! Marne! Mort-Homme!
Douaumont! Saint-Vaast! Tahure! Yser! Argonne! Somme!
Soldats de << trente-neuf >>, venez grossir nos rangs!
Vous, ceux des camps de fer, de mort, du grand Tyran!

Venez, jeunes enfants, combattants d'Indochine,
Oubliés comme nous, vous que l'on assassine.
Debout les Morts!... Sortez des cercueils vermoulus
Et des champs labourés, vous qu'on ne compte plus.

Venez! Venez les Morts de tous les cimetières!
Quittez tous, en ce jour, vos silencieux ossuaires!
Groupons nos régiments! Formons nos bataillons!
Nous serons des milliers! Nous serons des millions!

Et cheminant alors en imposant cortège,
Nous irons saluer celui qui nous protège,
Ce Mort sans nom, sans rien, mais qui est devenu
Sous la dalle sacrée: << Un Soldat Inconnu >>.

Quittant son lourd tombeau sous sa pâle auréole,
Marchant seul devant tous, << LUI >> qui est le symbole,
Il nous dirigera vers ce brillant Palais
Où l'on parle de guerre et si peu de la paix.

-5-
Puis au nom des martyrs, ses frères de misères,
Tous ces vivants meurtris, ces morts dans leurs suaires,
Ces squelettes jaunis, ces ossements broyés,
S'adressant aux Puissants, il leur dira: << Voyez!...

C'est l'oeuvre de tous ceux qui gouvernaient ces hommes
Qu'ils ont crucifiés. Des criminels, en somme,
Ils ont brisé leurs biens, leurs foyers, leurs amours.
Leur Vie ne compta pas pour ces affreux vautours.

Mais pour leurs descendants avides de lumière,
Allez-vous décréter une troisième guerre,
Plus horrible, Messieurs; regardez-y de près,
Car le Génie du Mal prostitue le Progrès.

Et si de noirs dessins envahissaient vos âmes,
Alors, je n'irais plus reposer sous la Flamme.
Je maudirais chacun de son iniquité
Et je répudierais mon Immortalité! >>

-6-
Puis se tournant alors vers ses compagnons d'armes,
Les morts se dresseront; les vivants en alarmes
Jureront devant << LUI >>, déliés du serment,
Qu'ils ne combattront plus pour un faux sentiment,

Mais que, Soldats du Droit, dominant leurs blessures,
Flétrissant l'Injustice ou toutes dictatures,
Ils défendront pourtant avec témérité,
Comme dans les assauts, la Paix, la Liberté!

-épilogue-
Que le grand Inconnu retourne sous sa pierre
Où le Flambeau sacré lui garde sa lumière.
Que tous les Morts présents dans leur obscurité
Retrouvent le repos dans son Eternité.

Car tous les survivants, en cet anniversaire,
Feront ce pieux serment: << Nous bannirons la guerre!
<< Jurons de nous aimer!... Jurons de nous unir!
<< Gardons dans nos cerveaux le << Précieux Souvenir >>.

11 NOVEMBRE 1948
Désiré Cadine

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