Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog


2/2 LES CONDITIONS DU SOUVENIR RESISTANT

Une Troisième période s'est ouverte au début des années quatre-vingt dix. Si le parti socialiste et la radiodiffusion demeurèrent muets, tel ne fut pas le cas de la Grande Loge et du Grand Orient de France. Un frémissement de la mémoire gaulliste fut également sensible, par le truchement de La Revue de la France Libre (5) puis de la revue Espoir (6). Pour sa part, François Mitterrand voulut honorer de sa présence la commémoration du 22 mars 1994, cérémonie qui rencontra un certain écho public. Surtout, quelques de travaux scientifiques ont vu le jour, qui ont contribué à rendre à Brossolette une place plus conforme à la réalité de son rôle historique. Depuis une dizaine d'années, quelques frémissements se sont par conséquent manifestés qui peuvent laisser penser que le chantre des <<Soutiers de la gloire>> n'est peut-être pas définitivement relégué au rang des seconds rôles de la Résistance.

L'étude du destin posthume de Pierre Brossolette appelle quelques remarques. En premier lieu, l'action conduite par l'objet de mémoire joue un rôle essentiel. Précurseur de la Résistance intérieure, membre de mouvement puis de réseau, Brossolette partit à Londres et passa en quelque sorte à la Résistance extérieure. Sa volonté délibérée et sans cesse réaffirmée de servir de trait d'union entre les résistances et les missions qu'il accomplit sur le sol de France achevèrent de brouiller son image de résistant; Alors que Jean Moulin, e,voyé de Londres et délégué du général de Gaulle, devint un symbole de la France au combat, Brossolette demeura d'une certaine façon dans un <<entre-deux>>. L'appartenance de ce franc-tireur inclassable aux services secrets gaullistes, dont la réputation fut un temps sulfureuse, ne fut pas pour clarifier les choses. Les passions et les tensions inhérentes au combat des ombres achevèrent de tout compliquer.

Dans la persistance ou non d'une mémoire, l'image de la personne à commémorer est également importante. Aujourd'hui, Pierre Brossolette est surtout considéré comme un pionnier de la Résistance et un héros. Mais, en le sauvant de l'oubli qui a englouti le souvenir de tant de résistants, en occultant son action avant et pendant la guerre et en transformant sa vie en destin, sa mort a en quelque sorte impliqué une lecture, c'est-à-dire une relecture du passé. Socialiste engagé mais non doctrinal avant la guerre, Brossolette critiqua fortement certains de ses camarades de parti durant le conflit et adopta des positions réformatrices et rénovatrices qu'il n'eut plus l'occasion d'expliquer à partir de septembre 1943.

Comme l'on montré les commémorations nationales de 1984 et 1994, son image en fut d'autant plus troublée que son engagement socialiste avait été clair avant la guerre. De même, gaulliste convaincu et raisonné, en quelque sorte <<gaulliste de gauche>> avant la lettre, c'est-à-dire marginal, attaché d'abord et avant tout à la personne et à la mystique du Général, il fut d'autant moins <<récupéré>> par la mémoire gaulliste qu'existait un autre personnage beaucoup plus aisé à utiliser: Jean Moulin. Il est également frappant de constater que rien ne fut entrepris, au moment de la création et de l'essor de l'ONU ou au long de la construction européenne, par les anciens militants de la Société des Nations, du rapprochement franco-allemand et de l'idée européenne pour s'appuyer sur le souvenir de leur précurseur Pierre Brossolette.

Deux autres facteurs contribuent à l'installation et à la persistance d'un souvenir. Le premier est l'existence d'une ou plusieurs personnes décidées à lutter pour la mémoire. A cet égard, le rôle de Gilberte Brossolette fut déterminant. En 1958, la perte par cette dernière de la plus grande partie de ses moyens d'influence porta un rude coup à la mémoire de son mari. L'actualité joue aussi un rôle essentiel. Les remises en cause des années soixante-dix, le procès Barbie et les attaques qui s'ensuivirent renforcèrent finalement, puisqu'il parvint à leur résister, et au détriment de tous les autres résistants, l'exemplarité et l'unicité de Jean Moulin ainsi que sa place de symbole de la Résistance dans la mémoire collective des Français. Enfin, il apparaît impossible qu'un souvenir perdure dans la ou les mémoire (s) sans être peu ou prou instrumentalisé.

Cette instrumentalisation peut prendre deux formes différentes. Dans le cas le plus favorable, elle est primaire, ou positive. En d'autres termes, elle résulte de l'action d'un groupe pour promouvoir le souvenir de tel ou tel. Mais elle peut aussi être secondaire, ou négative. Elle est alors le fait d'une association réagissant à l'occasion d'affrontements sur des enjeux de mémoire dans lesquels les héros morts sont utilisés comme arguments à charge ou à décharge.

Au final, par ses temps forts et ses éclipses, par les légitimes questionnements historiographiques qu'il suscite, ainsi que par sa soumission aux tentatives d'instrumentalisation, le souvenir de Pierre Brossolette illustre bien le difficile et quelquefois douloureux parcours de la mémoire de la Résistance depuis la Libération.

Guillaume Piketty
Les Chemins de la Mémoire / n° 128

(5) N° 269, juin 1990. N° 277, 1er trimestre 1992. N° 285, 1er trimestre 1994.
(6) N° 106, avril 1996.

Commenter cet article