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2/2 DELESTRAINT DEVIENT << VIDAL >>

La propagande qu'il a entreprise ne se limite pas aux militaires. Il parle aux civils à Bourg-en-Bresse, parfois avec imprudence, de la certitude qui l'anime, du général de Gaulle, de sa confiance en l'obstination de la Grande-Bretagne dans sa lutte, de la victoire finale. Il ne craint pas d'exprimer sa suspicion de la collusion de Vichy avec l'ennemi. En février 1942, une lettre anonyme le dénonce au cabinet militaire du maréchal Pétain. Il reçoit un sévère rappel à l'ordre. S'il en tient compte dans la mesure où il lui faut observer plus de prudence, il n'en poursuit pas moins ses activités.

Delestraint est soutenu par un cercle d'amis, parmi lesquels des jeunes dont l'un se mit à son service et devint, en 1942, son secrétaire. Il est aussi sérieusement épaulé par un général en retraite réfugié à Bourg, gaulliste convaincu, le général Desmazes, qui sera son adjoint au sein de l'Armée secrète. Dans le pays, la résistance se structure. Après avoir mis sur pied en zone sud l'union des Mouvements de Résistance, Jean Moulin (Max), délégué du général de Gaulle, entame la seconde partie de sa mission: parvenir à la fusion des groupes paramilitaires de ces mouvements en une Armée de la Résistance. Il lui faut trouver un chef. Grâce au capitaine Gastaldo du 2e Bureau de la subdivision de Bourg-en-Bresse, ardent gaulliste qui connaît bien les opinions de Delestraint, ce dernier est pressenti pour assurer ce commandement.

Max le rencontre à Lyon le 28 août 1942. L'entente entre les deux hommes est scellée ce jour là. Max lui attribue son pseudonyme: << Vous serez le général Vidal >>. De Gaulle, informé par radio, donne son entier accord. Le général Vidal devient le chef de l'Armée secrète, d'abord pour la zone sud. A la suite de sa nomination officielle au cours d'une réunion à Londres début octobre, le général de Gaulle lui adresse une lettre par laquelle il lui confie la charge d'organiser et de commander l'Armée secrète. Cette lettre a été conservée et enterrée par son secrétaire. C'est le 11 Novembre, le jour de l'envahissement de la zone sud par les Allemands, que le commandement de l'Armée secrète prend effet.

Vidal participe, à titre consultatif, le 27 du même mois, à la création du Comité de coordination des Mouvements à Collonges-au-Mont-d'Or. Le même jour Hitler supprime l'armée d'armistice et donne l'ordre à ses troupes de s'emparer de la flotte de Toulon, ce qui provoque son sabordement. Dans cette zone sud, Delestraint suit, à l'instar de Jean Moulin, <<une route minée par les pièges des adversaires et encombrée des obstacles élevés par les amis>> (4). Convoqués à Londres par de Gaulle, Max et Vidal s'envolent dans de petits avions britanniques <<Lysander>> qui ont atterri dans la nuit du 13 au 14 février 1943 près de Villevieux (Jura).

A Londres, ils rencontrent de Gaulle, des membres de Comité français, du BCRA (5), des responsables civils et militaires britanniques et américains. Le chef de la France Libre étend les missions de Rex (6) et de Vidal aux deux zones, en précisant leurs pouvoirs et les rapports vis-à-vis des Mouvements. Vidal demande aux Alliés la fourniture d'armes et de matériel pour l'Armée secrète, besoins devenus urgents à la suite de l'arrivée des réfractaires au Service du travail obligatoire (STO) et de la création des maquis. Les décrets d'application du STO ont en effet fortement accru l'arrivée au maquis de jeunes réfractaires qu'il faut héberger et nourrir, et auxquels il faut donner une instruction militaire et des armes. Le <<Lysander>> qui ramène en France Max, Vidal et Christian Pineau atterrit à Melay (Saône-et-Loire) dans la nuit du 19 au 20 mars.


De retour à Lyon, ils reprennent mission et commandement. Mais pendant leur séjour londonien, des arrestations par la police française (le chef d'état-major, Morin, Forestier, Aubrac et d'autres) ont mis gravement en péril l'Armée secrète. Vidal doit reconstituer son état-major, nommant le commandant Gastaldo (Galibier) chef d'état-major; il conserve le commandement du 2e Bureau, aidé de son adjoint André Lassagne; Henri Aubry (Thomas) devient son chef de cabinet. Vidal visite le Vercors, ses possibilités, et s'intéresse au maquis de l'Ain. Il prend des dispositions de sécurité et d'organisation en fonction de ses nouvelles missions, mais il manque d'officiers pour le seconder. Son rôle nécessite des déplacements nombreux; il fait plusieurs séjours à Paris, prend contact avec les chefs militaires des Mouvements de la zone nord. Recevant un accueil cordial, il travaille à la structure des régions militaires de cette zone, en tenant compte de sa spécificité.

Voulant prévoir le sabotage des voies ferrées au Jour J en zone nord, il charge son chef de cabinet de prévenir le responsable de <<Résistance-Fer>> d'un rendez-vous à Paris le 9 juin. Thomas commet des <<imprudences>>: message non codé qui ne parvient pas au destinataire. La boîte aux lettres était <<brûlée>>. Le billet tombe entre les mains allemandes. Thomas, qui en est informé, néglige d'en prévenir Vidal qui est arrêté par l'Abwehr (7) et le SD (8) sur le lieu de rendez-vous, à Paris, au métro de la Muette, le 9 juin 1943. Interrogé en vain, incarcéré à Fresnes, présenté devant le tribunal militaire allemand de Paris, il est envoyé, en tant que NN (Nacht und Nebel) (9) au camp de concentration de Natzweiler-Struthof, puis à Dachau. Dans l'un et l'autre camp, il est reconnu comme le chef des Français. Parlant à tous de la victoire prochaine, de la détermination des Alliés, de la Résistance française, il sait redonner l'espoir à ceux qui sont confrontés à la désespérance.

A Dachau, le 19 avril 1945, dix jours avant la libération du camp par les Américains, les SS annonçent au général qu'il est libéré. En fait, ils l'emmènent en dehors du camp et l'assassinent sauvagement sur ordre personnel de Kaltenbrunner (10). Son corps est immédiatement incinéré. Compagnon de la Libération à titre posthume, son nom, en lettres de bronze, figure au Panthéon depuis le 10 novembre 1989.

En août 1942, lorsqu'il accepte le commandement de l'Armée secrète, il écrit ces phrases, sur un papier retrouvé plus tard:

1- <<Me désapproprier de moi-même. Vivre intensément pour Dieu, à qui je confie ma famille, tous ceux qui me sont le plus chers, pour ma patrie, pour mes frères>>.
2- <<Vivre libre et joyeux, patient, en dépit de la botte allemande et de l'étouffement français>>.
3- <<Etre exact>>.

François-Yves Guillin
secrétaire du général Delestraint en 1942-1943

Les Chemins de la Mémoire / 150

(4) Phrase employée par le général de Gaulle dans ses mémoires, lorsqu'il évoque Jean Moulin.
(5) BCRA: bureau central de renseignements et d'action.
(6) A Londres, les pseudonymes de Jean Moulin étaient Rex et Monsieur Mercier.
(7) Abwehr: le contre-espionnage de la Wehrmacht (armée allemande).
(8) SD: Sicherheit Dienst: service de sécurité. C'est le bureau IV E du SD de la rue des Saussaies qui apporta son aide à l'Abwehr .
(9) NN: Nacht und Nebel. Un NN devait être désormais ignoré de tous, oublié, destiné à s'enfoncer jusqu'à la mort dans <<la nuit et le brouillard>>.
10) Chef du RSHA, l'Office central de sécurité du Reich.

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