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Publié par François Gervais


A Pierre Julitte, Compagnon de la Libération et membre du Conseil de l'Ordre de la Libération, il avait été posé en 1973 la question suivante: << En arguant du fait que, de Gaulle ou pas, les Alliés auraient débarqué en France à la même date, certains estiment injustifié d'appeler de Gaulle "Le Libérateur" ... Que pensez-vous de cette opinion ? >>

Le 22 juin 1940, lady Warwick, égérie du Parti conservateur, vint en personne à Saint-Stephens House convier le général de Gaulle à un dîner qu'elle se proposait de donner pour lui faire rencontrer << tout ce qui comptait comme généraux au War Office >>. Son offre fut déclinée. Deux jour plus tard, je saisis une occasion qui se présenta pour m'étonner près du général de ce qu'il ait repoussé cette chance, à mes yeux inespérée, d'avancer ses affaires.

- Voyons, s'écria-t-il à la façon d'un maître qui met un élève irréfléchi sur la voie d'une réponse évidente, si j'avais accepté l'invitation de cette dame, où cela m'aurait-il mené?
- Mais, balbutiai-je, si vous avez l'intention de créer une Légion française...

De Gaulle ne me laissa pas poursuivre. Posément, il m'expliqua que la guerre ne faisait que commencer et que, par la force des choses, elle deviendrait une guerre mondiale.

- Dans une telle guerre, poursuivit-il, de quel poids pèsera, du moins avant longtemps, la contribution militaire française? Bien peu, croyez-moi. Ce qu'il faut, c'est assurer la garde du drapeau. Cela fait, ce qui importe, c'est la défense des intérêts de la France, contre nos Alliés, jusqu'à la victoire. J'avais espéré que Paul Raynaud le ferait, mais il a préféré rester dans les bras de sa maîtresse (1); Noguès (2), à qui je l'ai demandé, a refusé; le "Massilia" n'est pas sorti de la Gironde (3); jour après jour, la presse anglaise annonce pour le lendemain l'arrivée de Léon Blum, mais il ne viendra pas, lui non plus.

Le ton trahissait, au-delà de la déception, une colère impuissante et c'est avec résignation que le général de Gaulle conclut: - Il faut bien que je m'y colle, puisque personne ne s'en charge!. Si j'avais été dîner chez lady Warwick, j'aurais définitivement été classé parmi les généraux, au dernier rang, celui du sous-officier invité à la table de son colonel, le jour de la fête du régiment. Vous me voyez allant discuter avec Churchill après celà?

La garde du drapeau fut assurée: personne n'ignora, en leur temps, et personne n'a oublié depuis, les faits d'armes de Leclerc à Koufra, de Koenig à Bir-Hakeim, du groupe Normandie-Niémen sur le front de l'Est et des corvettes de la France Libre dans l'Atlantique Nord. La défense des intérêts français débuta elle, par le maintien sous la souveraineté française des territoires de l'empire que leur position statégique désignait à la convoitise de nos Alliés aussi bien que de l'ennemi. Le général de Gaulle, par ses appels, provoqua le ralliement de certains d'entre eux.

Il fut contraint de saisir d'autres ou d'associer les Forces Françaises Libres aux opérations militaires entreprises par les Britanniques, pour reprendre aux Allemands les bases que le gouvernement du maréchal Pétain y avait mises à leur disposition (4). C'est enfin aux prix d'âpres négociations qu'il obtint que soit restitué à la France l'autorité sur des territoires dont nos Alliés s'étaient emparés par surprise (5). Les choses atteignirent leur point culminant lorsqu'il lui fallut amener Roosevelt à renoncer à l'emprise qu'il s'était assuré sur l'Algérie et le Maroc, à la suite du débarquement du 8 novembre 1942, à travers, successivement, Darlan et Giraud.

Parce que le général de Gaulle y réussit, il se trouva en position de faire pièce aux Américains lorsque se posa le problème de la souveraineté en France même (6) et de conserver les Forces Françaises Combattantes sous son << commandement suprême >>. Ne l'eut-il pas fait, les armées d'Eisenhower auraient contourné Paris (7), y laissant, comme les Russes le firent à Varsovie, la Résistance face aux Allemands, dans une ville livrée à la disette, et Strasbourg, évacué, eut subi les représailles nazies.

Les propos que le général de Gaulle m'avait tenus le 24 juin 1940 comportaient toutefois une lacune: ils ne faisaient pas mention de la contribution que les Français apportèrent, en France même, à la victoire. La raison en est que la guerre subversive soutenue, organisée et dirigée de l'extérieur, dans le cadre d'un conflit mondial, restait à inventer. Elle le fut et les volontaires de cette guerre-là s'enrôlèrent dans la Résistance dont Jean Moulin, au nom du général de Gaulle, fit une force cohérente et efficace (8). En France métropolitaine, le dernier combattant allemand déposa les armes le 30 avril 1945, à Royan. Cette date eut-elle été autre sans le général de Gaulle?

Eisenhower lui-même a répondu à cette question: << Sans l'aide des Français Libres, qui fut grande, la libération de la France et le départ de l'ennemi, en Europe de l'Ouest, auraient demandé beaucoup plus de temps.>> Mais il ne s'agissait pas seulement, pour le général de Gaulle, de libérer le territoire. Il s'agissait de libérer les Français; de leur rendre la République et le droit de disposer de leur destin; de les libérer dans une France indépendante de tous, fût-ce de ses Alliés (seule des pays occupés, elle reçut, avec l'Angleterre, l'URSS et les Etats-Unis d'Amérique, la capitulation de l'Allemagne nazie); de les libérer enfin dans une France qui ait retrouvé sa place dans le monde, une place qui lui permit de prendre, dans son empire intact, << les initiatives qui, par degrés, élèvent les hommes vers les sommets de la dignité (9)>> et d'être écoutée lorsqu'elle rappelait que la guerre qui venait de se terminer avait eu << pour enjeu ni plus ni moins que la condition de l'homme (9) >>.

Si tout cela fut fait, c'est bien parce que le général de Gaulle, pour reprendre sa propre expression, s'y est collé alors que personne d'autre que lui ne s'en chargeait.

Pierre JULITTE
Compagnon de la Libération
Membre du Conseil de l'Ordre de la Libération

Historama HS n° 29 "Pour et Contre de Gaulle" Mars 1973

(1) Ce n'était pas exact, Paul Raynaud, victime d'un accident de voiture, était en clinique.

(2) Le général Noguès, en qualité de résident général, exerçait au Maroc l'autorité civile et militaire et, par ailleurs, commandait l'ensemble des Forces Françaises d'Afrique du Nord.

(3) De nombreux parlementaires s'étaient embarqués sur le "Massilia" pour gagner l'Afrique du Nord. Le départ du paquebot fut retardé à différentes reprises. Lorsque finalement, le "Massilia" prit la mer, le 24 juin 1940, c'est-à-dire le jour même où le général de Gaulle me tenait les propos que je rapporte, il ne restait plus que dix-sept parlementaires à son bord qui, sur ordre du Gouvernement, furent arrêtés à leur arrivée à Casablanca.

(4) Gabon. Territoires du Levant et Tunisie.

(5) Madagascar, Algérie, Maroc.

(6) Roosevelt avait prévu que, à mesure de sa libération, la France serait placée sous la seule autorité de l'AMGOT (American Government of occupied territories: Gouvernement américain des Territoires occupés). Une monnaie d'occupation, destinée à remplacer la monnaie nationale, avait été imprimée à l'avance.

(7) << Ma main a été forcée par l'action des Forces Françaises Libres à l'intérieur de Paris >>, déclare Eisenhower au chapitre 16 de son livre "Croisades en Europe".

(8) Eisenhower, dans "Opérations en Europe des Forces expéditionnaires alliées" a écrit: << Notre QG estimait, par moment, que la valeur de l'aide apportée par les FFI à la campagne, représentait l'équivalent en hommes de quinze divisions >>.

(9) Discours de Brazzaville, le 30 janvier 1944.

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