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Publié par François Gervais



Seconde partie
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... Mais même lorsque cet objectif aura été atteint, il faudra bien constater que majorité n'est pas unanimité: un certain nombre de groupements se tiendront en effet, hors de la mouvance gaulliste, soit qu'ils se réclament du néo-vichysme du général Giraud, soit qu'ils reçoivent directement des services britanniques leurs directives... et leurs moyens. Enfin après la tragique disparition de Jean Moulin suivant de peu celle du général Delestraint, une partie du terrain que le premier << délégué national >> avait gagné, moins pour lui-même que pour ce qu'il représentait, sera reperdu avec le choix comme chef d'état-major de l'A.S. (Armée Secrète) de Dejussieu-Pontcarral, et comme président du CNR, de Georges Bidault. Double désignation qui suffisait à démontrer que si, dans leur très grande majorité, les éléments qui composaient la Résistance intérieure avaient tenu à se déclarer gaullistes, cela ne signifiait nullement, dans leur esprit, qu'ils dussent s'accommoder du sens que l'on donnait alors à Londres, à ce vocable. Car il n'est pas douteux que le général de Gaulle pour sa part, ne concevait pas que l'on pût être Résistant sans être gaulliste  -et gaullistes autrement que ne l'étaient les <<compagnons>> qui l'entouraient.

Le 23 octobre 1941, parlant à la radio de Londres vingt-quatre heures après le massacre des otages de Chateaubriant, de Gaulle devait déclarer: << Actuellement, la consigne que je donne pour le territoire occupé c'est de ne pas y tuer ouvertement (sic) d'Allemands (...). Dès que nous serons en mesure de passer à l'attaque, les ordres voulus seront donnés >>. Il est bien évident que de Gaulle, en octobre 1941, n'était pas en mesure de donner une telle <<consigne>> avec quelque chance de la voir exécuter puisque ceux qui tuaient des Allemands  -ouvertement ou non- , ne reconnaissaient pas encore son autorité, ce que leur chef, Charles Tillon, résumera en cette simple phrase: << Le général de gaulle ne fut pas obéi par ceux qui voulaient se battre... >>.

Par la suite, pendant des mois, les directives venues de Londres seront identiques: ne pas tuer d'Allemands, ne pas pratiquer l'action immédiate, réserver ses forces et ses armes pour lutter aux côtés des Alliés au <<Jour J>>. Mais pas plus que la <<consigne>> du 23 octobre, ces consignes là ne seont suivies. Et finalement de Gaulle, << les choses étant ce qu'elles sont...>> se décidera à ordonner ce qu'il ne peut empêcher. On pourra donc lire dans l'instruction personnelle et secrète qu'il adressera le 11 mai 1943 au général Delestraint: << Le principe de la nécessité des actions immédiate est admis >>.


De même, le jour où le général de Gaulle estimera ne plus pouvoir s'opposer à la constitution de ce qui sera le Conseil National de la Résistance, il donnera l'ordre à Jean Moulin de constituer cet organisme. Mais alors que cet ordre n'interviendra qu'en février 1943, et que des témoins dignes de foi ne situent également qu'en février 1943 le <<grand virage>> politique du chef de la France combattante, se décidant enfin à admettre la participation au CNR des partis politiques clandestins aux côtés des mouvements et des syndicats, le mémorialiste préférera donner le sentiment qu'il a conduit les événements à sa guise plutôt que d'en subir le cours.

On <<apprend>> donc, à la lecture des Mémoires de guerre, que Jean Moulin s'est vu tracer dès décembre 1941 les grandes lignes de son action, y compris la création du CNR. Et on découvre, toujours dans le même ouvrage que dès octobre 1942 de Gaulle avait prévu d'inclure dans cet organisme les représentants des partis. On peut citer d'autres exemples, qui tous montrent le général de Gaulle désireux de faire croire à son lecteur  -c'est à dire à la postérité-  que les structures de la Résistance avaient été pensées et prévues par lui de longue date (même lorsqu'elles ont été improvisées sous la pression des circonstances) et qu'elles ont été en tous point conformes à ses voeux (même lorsqu'elles s'en sont quelque peu écartées).

Il semble donc bien, finalement qu'entre le général de Gaulle et la Résistance intérieure il y ait eu, du premier au dernier jour de la lutte, un assez grave malentendu. Gaulliste, la Résistance intérieure a eu le sentiment de l'être, sans réticence, et de plus en plus au fil des mois et des années. Mais sans accepter pour autant d'aliéner son originalité, sa libre détermination  -en un mot tout ce qui faisait d'elle, selon le mot d'Henri Frenay <<une force révolutionnaire>>. Elle était prête à reconnaître en Charles de Gaulle le <<Symbole>> qu'y voyait Emmanuel d'Astier de la Vigerie.

De Gaulle, nous l'avons vu, se faisait d'elle une autre idée, <<une certaine>> idée... Il est rare qu'un double malentendu ne s'achève pas par une déception réciproque.

Henri Noguères
Historia HS n° 29. "Pour et Contre de Gaulle"

Fin de la seconde partie.

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