Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par François Gervais


Dès ses origines, la conquête de l'Algérie fut le terrain du retour à la vie militaire des anciens généraux de Napoléon. Bourmont fut le premier commandant de l'armée dite "d'Afrique". Clauzel prit sa place, bientôt remplacé par Berthezène. Mais le plus célèbre des anciens de la Grande armée à avoir commandé en Algérie fut le général Savary. Alors que jusqu'à son arrivée, on s'était cantonné à l'occupation du littoral, il se lança, avec le soutien du gouvernement de Louis-Philippe, dans la conquête de l'intérieur des terres. Réputé homme dur et sans scrupules, cet ancien ministre de la Police ne pouvait mener à bien une telle mission qu'à coups de sabre.

Deux ans après la prise d'Alger, les premiers colons, essentiellement installés dans l'Algérois, et le lobby colonial étaient émus du relatif désintérêt manifesté par Paris et les autorités locales pour l'occupation systématique de l'ensemble de "l'Algérie". La cohabitation avec les autochtones était difficile, de même que l'obtention de nouvelles terres. L'armée restait pratiquement l'arme au pied. La presse relaya ce courant. Le Sémaphore, journal marseillais, écrivit: << Il faut à Alger un gouverneur énergique et entreprenant qui sache verser quelques gouttes de sang africain pour éviter de grands combats >>. Le gouvernement avait sous la main cet homme << énergique et entreprenant >> réclamé par l'opinion: le général Savary, duc de Rovigo et ancien ministre de la Police de Napoléon.

Les 1er et 6 décembre 1831 parurent deux ordonnances royales. La seconde nommait Savary à Alger, avec la mission de << pourvoir à la conservation, à la défense et à la sûreté des possessions françaises >>. La première ordonnance quant à elle, réorganisait l'occupation et contenait le germe de la discorde entre le pouvoir civil et l'armée. En effet, un intendant civil ayant autorité sur les administrations non-militaires devait rejoindre Savary sur place. Cet intendant dépendrait directement du président du Conseil des ministres. L'ensemble des affaires générales devrait être réglé au sein d'un << conseil d'administration >> composé du général Savary, président (et dépendant, lui, du ministre de la Guerre), de l'intendant civil, vice-président, du commandant de la station navale, de l'intendant militaire, de l'inspecteur général des Finances, et enfin, du directeur des Domaines. L'ambiguïté de l'ordonnance ne pouvait qu'engendrer des conflits de compétences. 

Dès le 22 décembre 1831, flanqué de son chef d'état-major, le général Crezel, Savary quitta Toulon et cingla vers Alger. Le 25, il était à pied d'oeuvre, retrouvant sur place son beau-frère, le général Faudoas, commandant provisoire d'Oran. Le lendemain, il s'adressa à l'armée et aux populations par une proclamation où il assura chacun des << intentions bienveillantes et protectrices du gouvernement >>.

L'arrivée du duc de Rovigo correspondit à une modification de la politique de la France en Algérie, sept ans avant un changement de cap encore plus radical. Une ordonnance royale d'octobre avait créé des services nouveaux, dont une direction des fortifications, signe que les Français avaient choisi de s'installer durablement de l'autre côté de la Méditerranée. Le nouveau gouverneur s'était fixé deux missions: la première consistait à affermir la présence française dans les ports (il fit d'ailleurs réoccuper Bône, évacuée sous son prédécesseur); la seconde était d'augmenter la mainmise sur le centre du pays en s'appuyant sur les chefs tribaux favorables à la France. Pour cela, Savary disposait de 10 500 hommes environ. Ces troupes se composaient pour moitié d'éléments peu sûrs car formés << de mauvais sujets incorrigibles >>.

Le 19 janvier 1832, l'intendant civil, le conseiller d'Etat Pichon, débarqua à Alger. L'homme était bien décidé à exercer l'ensemble de ses prérogatives. Il se heurta à Savary dès le premier conseil d'administration en refusant de signer un ordre de réquisition pris par le général, au motif qu'il était susceptible de mécontenter les populations. Au mépris de l'ordonnance du 1er décembre 1831, l'ancien ministre de la Police prit sur lui d'appliquer ses décisions (une sorte d'impôt en nature sur la laine afin de confectionner de meilleurs matelas pour les soldats) sans l'accord de l'intendant civil. Le ton était donné.

A Paris, ce coup de force déplut au gouvernement. Casimir Périer, président du Conseil, et le maréchal Soult, ministre de la Guerre, écrivait à Savary pour lui demander de faire machine arrière. Le duc de Rovigo refusa de << signer [sa] propre dégradation >>. Soult ne céda pas et ordonna à Rovigo de trouver une solution pour indemniser les populations sans perdre la face. La mort dans l'âme, Savary trouva un prétexte pour restituer leur bien aux autochtones (car il avait fait procéder aux premières réquisitions), à l'occasion d'une livraison de coton et de laine venue de France.

Pendant des mois, Savary et Pichon s'affrontèrent. Chacun inonda son ministre de notes et de rapports pour critiquer l'autre. Pichon était trop proche des Anglais, selon Savary. Le général ne faisait pas assez preuve d'humanité, soutenait Pichon. Surtout, l'intendant ne semblait pas croire à la colonisation, alors que Savary en était un militant convaincu. Pour prouver son attachement à l'idée d'occupation durable, le commandant en chef donna le nom de Rovigo (aujourd'hui Bougara) à une bourgade de la Mitidja. Dans la même veine, il favorisa la création d'écoles, y compris pour les autochtones, même si ces derniers étaient à ses yeux quantité négligeable.

De toute façon, pour offrir des terres aux colons qui affluaient, on ne demanderait pas leur avis aux indigènes: << Nous devons nous attendre à de vives réclamations de la part de ceux qui se prétendent propriétaires >>, écrivit Savary à Soult. << Tout ce qui ne sera pas cultivé par ces prétendus propriétaires le sera par les colons >>. Et lorsque Pichon décida de refouler de nouveaux arrivants, Savary protesta, exigea qu'ils puissent rester, estimant que la colonisation était une affaire purement militaire. Pour le duc de Rovigo, ce conseiller d'Etat n'était vraiment pas à la hauteur de la situation.

Thierry Lentz
Directeur de la Fondation Napoléon
La guerre d'Algérie magazine n° 3 / 05-06-2002

Fin de la première partie. A suivre: le pouvoir aux militaires

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article