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Publié par François Gervais


Seconde partie: Le pouvoir aux militaires.

A Paris, Casimir Périer était mort lors de l'épidémie de choléra de 1832. Soult était devenu président du Conseil. Malgré ses premiers différends avec Savary, il avait à peu près les mêmes idées sur l'occupation-colonisation de l'Algérie. Il fit évoluer la politique africaine de la France. Le 12 mai 1832, une ordonnance royale plaça l'intendant civil sous les ordres du commandant militaire. Désavoué, Pichon rentra à Paris. Genty de Bussy le remplaça et, on s'en doute, créa beaucoup moins de difficultés à Savary. Les relation conflictuelles entre Pichon et Savary n'auraient été que du folklore s'il n'y avait eu, en toile de fond, l'attitude du général à l'égard des autochtones. Après le départ de l'intendant civil, il fut tout puissant face à une population plutôt hostile.

Savary ne connaissait qu'une méthode pour assainir la situation. Son action militaire et policière se déploya dans une froide détermination et un système de violence qui allait laisser des traces. Pourtant, en posant le pied sur la terre algérienne, Savary était rempli de bonnes intentions. Comme Bonaparte l'avait fait, selon lui, en Egypte, il voulait inculquer aux musulmans d'Algérie les valeurs bourgeoises au premier rang desquelles il plaçait le respect de la propriété. Pourtant, il ne tarda pas à prouver son ignorance des attentes et des besoins des populations. A sa décharge, on peut dire qu'il ne fut pas le seul chef militaire de l'époque à penser qu'on pourrait contraindre les "Algériens" à adopter un système qui leur était étranger. A l'exception relative de Bourmont, tous les gouverneurs français n'avaient eu à l'esprit que les aspects militaires de leur mission. Savary apporta son propre style en plus.

A son arrivée en Algérie, les possessions françaises se limitaient à une bande côtière dont Alger et Oran étaient les deux places fortes. Hors de l'Algérois et de l'Oranais, les tribus musulmanes conservaient leurs traditions et leurs chefs. A Constantine, un bey turc, Ahmed, était toujours en place et prétendait être le suzerain des autres autorités arabes. Celles-ci n'acceptaient pas cette autorité. Savary avait-il le doigté nécessaire pour profiter de ces divisions ?

Comme la plupart de ses contemporains, le duc de Rovigo méprisait les Arabes. Il écrivit notamment: << Les Maures ont déjà assez d'avantages sur nous dans l'état présent des choses, sans leur offrir encore la garantie des lois >>. Il ne voyait en eux que des ennemis qu'il faudrait combattre un jour pour pouvoir coloniser durablement le territoire. Et à la guerre, le duc de Rovigo était prêt !

S'il déplorait que les Européens traitassent << les indigènes comme des nègres >>, il n'en ordonna pas moins au général Boyer de ne faire preuve d'aucune faiblesse... tout en conseillant de ne jamais << faire d'exécution sans jugement >>. Lors d'une émotion populaire, il blâma le commandant d'un poste qui << [avait] eu le grand tort de ne pas faire feu de son artillerie >> sur une foule de 500 à 600 personnes qui le menaçait.

A la différence des armées de Bonaparte en Egypte (auxquelles il se référait souvent), le gouverneur ne fit preuve d'aucune neutralité à l'égard de la religion. Il fit transformer la grande mosquée Ketchâwa en église catholique. Les travaux furent achevés pour le jour de Noël 1832, après qu'environ 4 000 musulmans eurent dû être expulsés par la force de l'édifice où ils s'étaient barricadés. De même, il ordonna la destruction de deux cimetières et l'utilisation des ossements comme remblais pour les fortifications et les routes. Il autorisa enfin nombre d'expropriation afin d'agrandir les quartiers européens d'Alger.

Pour aller plus loin, Savary voulait profiter des luttes entre tribus pour les fédérer autour de ses couleurs. Ben Zamoun, cheik des Flissah, prit contact avec lui. Il voulait devenir chef des Arabes et seul interlocuteur des Français. En échange de ce pouvoir, il accepterait de fermer les yeux sur les avancées de la puissance coloniale. Savary n'avait aucune intention de créer un contre-pouvoir autochtone, mais ne risquait rien à passer un accord. Il entoura Ben Zemoun d'honneurs, sans s'engager sur rien, tout en le prévenant qu'il n'avait pas peur de se battre. Il joua même le jeu (protection française contre soumission et collaboration) avec Ferhat Ben Saïd, cheik de la tribu de Biskra, venu lui demander sa protection contre les menées d'Ahmed, bey de Constantine. Ses envoyés furent brillamment reçus.

Sur le chemin du retour, alors qu'ils traversaient le territoire de la tribu des Ouffias, dans la partie orientale de la Mitidja, ils furent détroussés par des maraudeurs. Savary ne pouvait laisser passer l'affront fait à ses hôtes. Un raid de représailles fut décidé contre les Ouffias dont la tribu fut massacrée sans autre forme de procès (voir le récit en fin d'article). Pris d'une sorte de frénésie répressive, l'ancien ministre de la Police voyait des ennemis partout.

Thierry Lentz
Directeur de la Fondation Napoléon
La guerre d'Algérie magazine n° 3 / 05-06-2002

7 avril 1832: LE MASSACRE DES OUFFIAS

Après que plusieurs chefs de tribus qui revenaient d'Alger où Savary les avait reçus, eurent été détroussés par des maraudeurs en traversant le territoire des Ouffias, le duc de Rovigo décida de punir cette tribu. Trois cent cavaliers et un bataillon d'infanterie, sous les ordres des généraux Faudoas et de Schauenbourg, encerclèrent le village des présumés coupables.

Au matin du 7 avril 1832, ils passèrent à l'attaque: <<Tout ce qui résista fut mis à mort, on ne fit que peu de prisonniers. Les femmes et les enfants furent sauvés par l'humanité des officiers>> a noté un historien militaire de la conquête de l'Algérie. Quatre-vingt hommes furent passés au fil de l'épée et les survivants emprisonnés. Le bétail fut confisqué: sa vente devait servir à récompenser les soldats d'avoir ainsi <<mis leur coeur dans leur poche>>. Le cheik des Ouffias fut déféré devant un tribunal militaire qui le condamna à mort. Malgré les supplications des autorités musulmanes, Savary ordonna son exécution.

<<Et cependant, on avait acquis la certitude que ce n'étaient pas les Ouffias qui avaient dépouillé les envoyés de Ferhat; mais acquitter le chef, c'était déclarer la peuplade innocente et condamner moralement celui qui en avait ordonné le massacre; pour éviter cette confusion logique, on condamna donc Er-Rabbia. Sa tête fut un cadeau offert aux convenances personnelles du duc de Rovigo>> remarqua, des 1854, un article des "Annales algériennes".

Pour fêter sa <<victoire>>, le gouverneur ordonna l'illumination des rues d'Alger et une fête obligatoire... comme au temps où l'on faisait tonner le canon pour les succès de Napoléon. Il écrivit à Soult: <<Je sais bien que cela ne plait pas à tout le monde, on ne trouve pas cela philanthropique. Il aurait été plus libéral de laisser décimer l'armée petit à petit pour donner le temps à ces brigands de se civiliser>>.

Le massacre, aujourd'hui bien oublié des Français, ne l'a pas été des Algériens. Ferhat Abbas y fit plusieurs fois allusion dans ses interventions et notamment dans son livre "Le jeune Algérien", paru en 1931.

Fin de la seconde partie. A suivre: Une frénésie répressive

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