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Publié par François Gervais


Le service du travail obligatoire (S.T.O.) est l'une des questions les plus méconnues et les plus controversées de la Seconde Guerre mondiale. Un million de Français, essentiellement des jeunes, sont partis travailler en Allemagne nazie. Si environ 250 000 y sont allés avec un contrat de volontaire dûment signé dans une officine d'embauche spécialisée, qu'en est-il de tous les autres parfois jugés sévèrement, y compris aujourd'hui? Etait-il si facile de se défiler? La Résistance avait-elle réellement les moyens d'acceuillir tous les réfractaires? Refuser de partir était-il sans risque? Quelle a été l'attitude de l'administration française de l'époque, de la police et de la gendarmerie?
Voici quelques éléments de réponse qui ne mettront évidemment pas fin aux polémiques, mais qui visent simplement à fournir des éclairages utiles pour un débat passionné.

Aux premiers mois de l'occupation, il y a en France un million de chômeurs, dont huit cent mille en zone occupée (60% en région parisienne). Pourtant, les premiers appels au volontariat pour partir travailler en Allemagne restent sans écho. Seulement 12 000 personnes ont signé un contrat de travail au 31 octobre 1940. Des bureaux de recrutement allemands sont ouverts en novembre 1940 en zone occupée et en mars 1942 en zone non occupée avec l'objectif avoué de recruter massivement des travailleurs, surtout spécialistes. Malgré des offres alléchantes, salaires doublés voire triplés, le succès n'est pas au rendez-vous. Le gouvernement de Pétain va jusqu'à promettre l'impunité à certains délinquants à condition qu'ils signent un contrat. En vain. Les départs ont lieu au compte-gouttes, bien loin des besoins de l' Allemagne nazie désormais engluée en URSS, et qui mobilise tous les hommes en âge de combattre au fur et à mesure de ses échecs militaires.

Deux éléments déterminants vont alors intervenir: D'abord en mars 1942, la nomination du Gauleiter nazi Fritz Sauckel en tant que responsable du recrutement de la main-d'oeuvre dans toute l'Europe occupée. Hitler lui a donné les pleins pouvoirs et même les militaires doivent lui obéir. Puis, en avril 1942, c'est le retour de Pierre Laval au pouvoir à Vichy, accentuant encore davantage la collaboration de l'Etat français. Ces deux-là vont réellement faire la paire pour drainer vers les usines nazies plusieurs centaines de milliers de travailleurs.

Dès juin 1942, Sauckel exige 250 000 hommes dont 150 000 spécialistes; 240 000 partiront de juin à décembre. En janvier 1943, il en réclame encore 250 000 et effectivement ce chiffre sera atteint au délai prévu, le 31 mars. Mais la mécanique commence à s'enrayer dès sa demande suivante: 220 000 travailleurs à fournir avant le 30 juin. Seulement 110 000 franchiront effectivement le Rhin. Lorsqu'en février 1944, Sauckel, surnommé depuis déjà longtemps le "négrier de l'Europe", exige encore 110 000 hommes, il n'y en a plus que 40 000 au départ, souvent obtenus à coups d'exactions et de rafles, jusqu'à prendre des droits communs dans les prisons. Mais en quelques mois, de septembre 1942 à juin 1943, il est tout de même parti environ 600 000 travailleurs, soit une moyenne de 60 000 par mois ou 2 000 par jour. Chiffres énormes et l'on se demande comment ils ont pu être atteints.

Dès son retour aux affaires en avril 1942, Laval accentue la collaboration avec l'Allemagne nazie. On l'a vu, les différents appels au volontariat se sont heurtés à une réticence évidente des travailleurs, malgré les propositions alléchantes et une propagande omniprésente dans la presse vichyste. D'où l'exploration d'une nouvelle voie, censée obtenir des résultats, tout en recueillant l'adhésion populaire: la relève des prisonniers. Au cours d'une allocution radiodiffusée célèbre, laval lance l'opération le 22 juin 1942. Il s'agit d'obtenir le retour d'un prisonnier pour trois ouvriers spécialistes engagés pour le travail en Allemagne.

On devine les problèmes que cela commence à provoquer dans les familles. Ne pas répondre favorablement, c'est évidemment  -et Laval le dit-  condamner les prisonniers à demeurer longtemps encore outre Rhin. Le dilemme jette un trouble mais cette <<relève volontaire>> est pourtant un échec: quelques dizaines de milliers de recrues à peine. Il faudra passer à une autre phase pour que le processus commence à fonctionner: <<La relève forcée>>, le départ au nom de la loi. La loi du 4 septembre 1942 <<relative à l'utilisation et à l'orientation de la main-d'oeuvre>> est prise pour <<faciliter l'exécution de tous les travaux que le gouvernement jugera utile dans l'intérêt supérieur de la nation>>. Elle concerne tous les hommes de 18 à 50 ans et les femmes célibataires de 21 à 35 ans.

On parle encore de relève dans la presse et à la radio, mais il s'agit bien de contrainte. Très rapidement en effet, sous la houlette de préfets régionaux (postes créés en avril 1941), responsables des affaires économiques et de la police ainsi qu'avec l'aide des secrétariats d'Etat au travail et à la production industrielle, des recensements sont effectués usine par usine, avec désignation de travailleurs qui devront partir au nom de la loi. Ici, on désigne les ouvriers qui effectuent des temps partiels, là les célibataires, ailleurs on s'intéresse aux chômeurs, l'essentiel étant de faire du chiffre. Les listes des <<victimes>> sont affichées sur les panneaux administratifs des entreprises. Entre la désignation et le départ il ne se passe guère plus de 3 à 4 jours. La plupart partent, car bien souvent, l'entreprise qui les a désignés avec l'aide des inspecteurs du travail, les a en même temps licenciés.

Jean-Pierre Vittori
journaliste, ancien rédacteur en chef du "Patriote résistant", historien, cinéaste
Notre Musée (Revue de l'Association du Musée de la Résistance Nationale) n° 186 / 03-08

Fin de la première partie.

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