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Publié par François Gervais


Un 17 juin avec Chaban par louis Blézy-Granville*


Nous sommes le 17 juin 1974, dans le petit jardin des Invalides à l'arrière de la Chancellerie de l'Ordre de la Libération. Tous les ans, la veille du 18 Juin, le Chancelier de l'Ordre reçoit les Compagnons ainsi que les familles des Compagnons disparus. C'est toujours une soirée de retrouvailles où les "provinciaux" venant rarement à Paris, profitent de ces deux journées pour égréner faits d'armes, souvenirs, et aussi pour prendre la température de la situation assez agité de l'époque.

Il est vrai que ce 17 juin n'est pas comme les autres. Le président de la République Georges Pompidou est décédé le 2 avril précédent, et le Compagnon Jacques Chaban-Delmas, impétueux comme à son habitude, a fait sans attendre oeuvre de candidature. On connait la suite... Les amis de Chaban estiment qu'il ne faisait pas le poids, que son projet de nouvelle société était un socialisme qui ne voulait pas dire son nom. Alors on multiplia autour de sa candidature et de sa personne, des anecdotes et des rumeurs indignes au point que cet homme fut fragilisé.

Aujourd'hui 26 ans après (1), je n'ai toujours pas compris pourquoi Chaban éprouva le besoin de faire acte de présence à cette réunion, alors que jusqu'alors, les devoirs de sa charge le tenaient éloigné de ces retrouvailles traditionnelles. Qu'espérait-il trouver auprès de ses Compagnons?... Un geste amical, un regard fraternel, une attitude complice même voilée, une main tendue?... Rien de tout ça, une réception glaciale ou chacun fit effort pour ne pas voir cet homme qui ne paraissait pas comprendre, pourquoi un tel affront !

Quelle douche ! Jamais je n'avais vu dans cette assemblée d'amis un homme aussi seul au milieu des siens. Debout et silencieux, il avait l'air absent, loin de ses Compagnons qui lui tournaient le dos. A quelques pas de là, je regardais cet homme à qui de Gaulle avait dit un jour: << C'est bien Chaban ! >> et qui aujourd'hui vivait cette hostilité insupportable. Las d'une telle situation, Chaban d'un pas lent mais assuré, alla s'adosser à vingt mètres de là à un mur éclairé par un soleil éclatant.

Trop loin pour voir son visage et mal à l'aise devant cet homme seul, dans ce silence pesant et oppressant, mon épouse et moi, trois coupes en mains l'avont rejoint pour mettre un terme à un tel malaise. << Peux-tu me rappeler ton nom ? >> me demanda-t-il, en prenant la coupe que je lui tendais; c'est la formule employée par les gens qui se connaissaient de vue, mais non jamais eu aucun rapport. C'était notre cas. Des serrements de mains à la hâte au cours d'une cérémonie suivie par quelques mots insignifiants.

<< L'on m'appelle Granville, comme l'on t'appelle Chaban, et la France entière sait le rôle que tu as joué. Moi j'étais chef régional FTP de Provence où j'ai fait tout ce que j'ai pu au milieu des mêmes dangers que les tiens. Tu es devenu un homme public avec des fortunes diverses, et moi je continue à fréquenter les lycées, les collèges ou les universités pour dire à notre jeunesse le rôle que toi et moi, avec d'autres avons joué. C'est ma façon à moi de continuer la résistance. >> Ce n'était pas un jour à faire de grands discours. Nous avons trinqué, son regard n'était plus le même et notre serrement de mains n'était plus de la frime.

Et j'ai appris 10 ans après, qu'il avait rejoint la présidence d'honneur de notre ANACR (Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance).

*Louis Blézy-Granville
Compagnon de la Libération
Résistance 93 Journal Départemental de l'Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance (mars 2001)

(1) Article paru en 2001

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