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Publié par François Gervais


Jean Cavaillès, dont le nom et le portrait ornent les salles de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm et de la Sorbonne, demeure l'une des figures les plus belles et les plus fascinantes de l'Histoire de la Résistance française. Normalien, agrégé de philosophie, nommé professeur à la Sorbonne au printemps 1941, il est également le spécialiste de la philosophie des sciences au génie déjà reconnu par ses contemporains.

Dans la Résistance, si son nom est aujourd'hui relativement connu, son itinéraire et son engagement n'ont été directement évoqués que par le témoignage de sa soeur Gabrielle Ferrières. Peu d'historiens ont, à ce jour, analysé le parcours de cet intellectuel, physiquement engagé dans la lutte contre le nazisme (1).

Fils et petit-fils de militaires, Jean Cavaillès appartient à un milieu dont la foi comme la culture sont protestantes. Cette famille, à laquelle il se montre si profondément attaché, constitue pour lui le premier cercle nourricier. Né le 15 mai 1903 à Saint-Maixent-l'Ecole dans les Deux-Sèvres, où son père enseigne la géographie militaire à l'Ecole des sous-officiers, Jean Cavaillès étudie ici et là, dans les lycées de garnison, au gré des affectations paternelles. Sa seconde famille, est l'Ecole normale de la rue d'Ulm à Paris, qu'il intègre premier de sa promotion en 1923, dans la section des Lettres. Là, il mène de front études de philosophie et de mathématiques et se lie d'amitié avec Albert Lautman, l'autre génie scientifique de cette génération et martyr de la Résistance. Ces années normaliennes le forment également sur le plan politique.

L'agrégation passée, le service militaire terminé, Jean Cavaillès revient à l'Ecole normale à la rentrée de 1928, comme agrégé-répétiteur pour les candidats à l'agrégation de philosophie et secrétaire archiviste du Centre de documentation sociale, d'orientation socialiste. Pacifiste sans être antimilitariste, Jean Cavaillès nourrit une sensibilité sociale chrétienne d'esprit oecuménique, soutenant la politique de rapprochement franco-allemand incarnée par Briand à Locarno.

En 1925, il avait rejoint le << groupe chrétien >> de la Fédération des associations chrétiennes d'études, la Fédé, liant de solides amitiés avec Jacques Monod et Charles Le Coeur (2). Germaniste et germanophile, Jean Cavaillès, qui étudie et séjourne longuement en Allemagne, entre 1929 et 1931, devient un témoin direct des premiers succès électoraux du N.S.D.A.P. (3), sans toutefois saisir dans toute sa mesure le danger immédiat qu'il représentent.

Dès 1933, il fait sienne la fameuse protestation de Karl Barth contre le mouvement des << Chrétiens Allemands >> qui prône un christianisme ethnique, paganisme d'une nouvelle sorte inventé par les nazis. Apolitique dans le sens où il n'adhère formellement à aucun parti, Jean Cavaillès ne se révèle pas moins antimunichois de conviction. Profondément marqué par le protestantisme, il demeure continuellement attaché à la conception spinoziste de la liberté devenue nécessité (4).

A la lumière de ses prises de conscience d'avant la guerre de 1939-1940, son engagement dans la Résistance se lit dans une évidente continuité avec son engagement chrétien et les valeurs qu'il défend obstinément. Jean Cavaillès vit philosophiquement dans et par l'action. Celle-ci ne découle pas de la réflexion, elle la précède. Pour Jean Cavaillès, penser et être ne sont qu'une seule et même chose.

La guerre de Jean Cavaillès débute en des termes classiques. En poste à l'université de Strasbourg depuis 1938, Jean Cavaillès se trouve mobilisé au centre de Bourges comme officier en septembre 1939. En première ligne, dans la zone de la Petite-Rosselle, près de Forbach, il obtient deux citations, en janvier puis en juin 1940. Fait prisonnier par les Allemands, enfermé à la citadelle de Cambrai, il parvient à s'évader lors d'un convoi vers l'Allemagne et rejoint après un périple, son poste à l'université de Strasbourg  -celle-ci repliée à Clermont-Ferrand- , à la rentrée de novembre 1940.

Ses premiers pas dans la Résistance se font aux côtés d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie, de Lucie Aubrac et de Georges Zérapha, de la << Dernière colonne >>, petit groupe qui donne naissance au mouvement de Libération-Sud. Nommé à la Sorbonne le 18 mars 1941 comme chargé d'enseignement de la chaire de méthodologie et logique des sciences, Jean Cavaillès (pseudonymes: Marty, Chennevières, Daniel...) entre au comité directeur du mouvement Libération-Nord, constitué en décembre 1941. Ami de Jean Texcier et de René Parodi, sa personnalité ne laisse personne indifférent si bien qu'il prend rapidement un réel ascendant sur ses camarades de combat.


La forme de lutte offensiveimmédiate qu'il prône est originale pour un mouvement essentiellement animé de motivations politiques à plus long terme. Après avoir un temps contribué à la rédaction, à la fabrication et à la diffusion du journal clandestin << Libération-édition de zone Nord >>, il est une première fois arrêté début septembre 1942 alors qu'il tente de s'embarquer pour Londres avec Christian Pineau. Celui-ci lui avait confié à son retour de Londres, fin avril 1942, la direction du réseau de renseignement "Phalanx ZO", qui prend rapidement le nom de Cohors, tandis que lui-même assure celle de "Phalanx ZS". Interné au camp de Saint-Paul d'Eyjeaux (Vienne), il s'en évade le 29 décembre et parvient à gagner Londres à la fin du mois de février 1943. Dès ce moment, reconnu comme chef de Libération-Nord, il prend son autonomie et s'engage dans l'Action immédiate (constitution de corps francs et organisation de sabotages).

A Jean Gosset, son ancien élève de la rue d'Ulm et fidèle adjoint, il confie la direction de cette section. A l'été 1943, après le constat de graves divergences avec ses camarades du comité directeur de Libération-Nord, concernant les priorités de l'action à mener, il quitte le mouvement pour se consacrer à l'action offensive contre l'occupant. Les circonstances de son arrestation sont désormais connues. D'après les différentes sources, il est arrêté sous sa véritable identité, à Paris, le 28 août 1943, en pleine rue, entre Port-Royal et Luxembourg par le service "Léopold" (5). Au 34, avenue de l'Observatoire, en fin d'après-midi, six autres membre de Cohors sont arrêtés dont sa soeur et son beau-frère, Gabrielle et Marcel Ferrières. Longtemps resté au secret à Fresnes, il est interrogé rudement une douzaine de fois, rue des Saussaies.


En décembre 1943, il est toujours incarcéré à Fresnes tandis que sa soeur est relâchée. Le 19 janvier 1944, il se trouve au camp de Compiègne, inscrit sur la liste du convoi du 22 janvier en partance pour l'Allemagne mais, la veille de son départ, il est rappelé pour << complément d'instruction >>. On ne reverra plus Jean Cavaillès... Les démarches menées au mois de mars 1944, par le général Bérard, président de la Délégation française auprès de la Commission allemande d'armistice, révèlent que Jean Cavaillès a été jugé par un tribunal militaire allemand à Arras, condamné à mort et immédiatement exécuté, le 17 février 1944. Il devient l'<<inconnu de la fosse n° 5>>.

Les charges pesant contre lui sont doubles: lors de l'arrestation du mois d'août 1943, les faits reprochés à Jean Cavaillès sont minorés puisqu'il avoue n'avoir recueilli que des renseignements économiques; mais d'autres chefs d'accusations viennent aggraver la situation en janvier 1944, peut-être établis en recoupant les déclarations d'autres résistants du groupe arrêtés dans le Nord à cette époque. Les griefs du tribunal militaire allemand d'Arras sont évidemment plus lourds puisqu'il s'agit d'actes de sabotages et non d'espionnage. Les membres du réseau Cohors attribuent à la trahison de Michel (Bernard Filoche), agent de liaison de Jean Cavaillès, la responsabilité de cette arrestation mais l'affaire Tilden (Robert Bacqué), radio de la C.N.D., arrêté le 4 novembre 1943 et <<retourné>> par Massuy, peut-être aussi l'origine, indirecte certes, de l'exécution de Jean Cavaillès. Il a mené, dit le rapport allemand, << des activités de grande ampleur contre les forces d'occupation allemande >>.

La chute de Jean Cavaillès, explique Benoît Verny, résulte sans aucun doute d'un subtil jeu de "Funkspiel" (6) mené par le contre-espionnage offensif de l'Abwehr III F 3 et le service "Léopold", qui parvient à infiltrer le groupe Cohors après le << retournement >> de Michel. Au delà des aspects singuliers de sa vie et de son plein engagement résistant, force est de souligner ici la complexité et la richesse de la personnalité de Jean Cavaillès, autant comme figure intellectuelle d'une génération de normaliens, que comme héros d'un combat dont il a préféré la forme la plus violente, parce que la plus essentielle à ses yeux (7).

Alya Aglan
Maître de conférence à Paris-X Nanterre
Les Chemins de la Mémoire / Direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives n° 129 / 06-2003

(1) Laurent Douzou, <<Jean Cavaillès, un itinéraire résistant hors du commun>>, in Philosophia Scientae, 3 (1), 1998, pp. 139-155. Voir aussi Marie Granet, <<Cohors-Asturies, Histoire d'un réseau de résistance 1942-1944>>, Bordeaux, éditions des Cahiers de la Résistance. 1974.

(2) Nicole Racine, <<Les années d'apprentissage>> in Alya Aglan et Jean-Pierre Azéma (dir.), <<Jean Cavaillès résistant ou la pensée des actes>>, Paris, Flammarion, 2002, pp. 13-78.

(3) Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, part nazi.

(4) Hourya Sinaceur, <<Philosophie et Histoire>> in Alya Aglan et Jean-Pierre Azéma, op. cit. pp. 205-224.

(5) Lire le passionnant travail de reconstitution de Benoît Verny, <<La chute>> in Alya Aglan et Jean-Pierre Azéma, op. cit. pp. 137-202.

(6) Méthode utilisée par les Allemands pendant la guerre pour modifier les messages radio de la Résistance.

(7) Voir aussi le livre de Gabrielle Ferrières, <<Un philosophe dans la guerre>>, collection "Résistance, liberté et mémoire", éditions du Felin, 2003.

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