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Publié par François Gervais


Le 16 mai 1943, le Central Interpretation Unit, service britannique chargé de collectionner et d'interpréter les photographies aériennes ramenées par les avions de reconnaissance alliés, informe le haut commandement de la construction par les Allemands dans le nord de la France d'un important blockhaus dont il sont incapables, pour le moment, de déterminer la raison d'être. Située très exactement à trois kilomètres à l'ouest du village de Watten, en lisière sud de la forêt d'Eperlecques, cette construction est, en fait, un centre d'assemblage et de lancement de la nouvelle arme secrète grâce à laquelle Hitler espère pouvoir détruire Londres: la fusée A4 V2.

C'est le 3 octobre 1942, sur le pas de tir n° 7 de la base de Peenemünde, que pour la première fois le lancement d'une fusée A4 est couronné de succès. Après des années de travail, d'échecs et d'espoirs souvent déçus, ce premier succès de l'équipe dirigée par Werner von Braun et le général Walther Dornberger ouvre la voie de l'utilisation opérationnelle des fusées stratosphériques. Le 4 juillet 1943, trois usines (1) sont prévues pour débuter une production en série qui doit pouvoir fournir à l'Allemagne nazie jusqu'à 1 800 fusées A4 V2 par mois. A partir de ce moment là deux écoles différentes voient le jour pour ce qui concerne la mise en oeuvre de cette nouvelle arme.

Une partie de l'équipe de von Braun, pour la plupart des scientifiques, est favorable à la construction de bunkers de grandes dimensions, destinés à abriter à la fois les locaux de stockage, les ateliers d'assemblage et les pas de tir de V2. Les militaires, quant à eux, préoccupés par les contraintes opérationnelles d'emploi de ces armements, sont plutôt enclins à privilégier des unités de lancement mobiles, facilement démontables et difficilement repérables par l'aviation alliée. Les deux propositions ayant des avantages certains, il est alors décidé d'adopter une solution de compromis: sur trois unités de lancement, deux seront mobiles et la troisième sera fixe.

Le choix d'Eperlecques
Le 22 décembre 1942, le général Dornberger qui commande le Wa Prüff 11 (2) est convoqué au ministère de l'Armement à Berlin où Albert Speer lui communique la décision de Hitler de procéder à la construction dans le Nord de la France d'un bunker pouvant assurer la mise en oeuvre complète des fusées V2 destinées à l'attaque de l'Angleterre. A cette époque, les techniciens de Peenemünde se sont déjà largement penchés sur ce problème et ont même réalisé les plans et une maquette d'un blockhaus permettant de manière autonome l'assemblage et le tir de cent huit fusées, ce qui correspond à trois jours de feu.

Le projet prévoit un local de grandes dimenssions et fortement protégé pour stocker l'oxygène liquide destiné à l'alimentation du moteur des V2. Le volume nécessaire aux têtes explosives est également réservé et isolé du reste de l'ouvrage contenant notamment le hall d'assemblage. L'acheminement des fusées sur leur pas de tir doit se faire par une voie ferrée étroite et courbe. Le personnel prévu pour assurer le fonctionnement d'une telle unité s'élève à deux cent cinquante hommes. Les plans de l'édifice étant définis, il ne reste plus qu'à trouver un emplacement réunissant tous les critères nécessaires pour que les travaux puissent commencer.

C'est ainsi que du 26 au 31 décembre 1942, une équipe de trois hommes dirigée par l'Oberstleutnant Thom, adjoint direct de Dornberger, va parcourir le Nord de la France à la recherche d'un tel site (3). Après avoir reconnu plusieurs emplacements possibles, Thom rend son rapport le 4 janvier 1943. Il y propose de retenir la forêt d'Eperlecques, située non loin du village de Watten pour installer le bunker.

Facilement accessible par voie maritime et ferrée pour l'acheminement des milliers de tonnes de matériaux indispensables à la construction de l'édifice, l'endroit choisi présente également l'avantage de pouvoir être facilement alimenté en énergie électrique par une ligne à haute tension proche. De plus, le relief relativement accidenté va permettre de bâtir l'édifice en contre-pente par rapport à l'Angleterre.

Le 21 janvier 1943, la décision est prise par Speer et le futur blockhaus d'Eperlecques a un nom de code: << K.N.W. >>, initiales de "Kraftwerk Nord West", ce qui signifie usine électrique du Nord-Ouest. Conformément aux conseils de Thom, il sera érigé en bordure sud de la forêt, au lieu-dit Le Sart. Très vite l'Organisation Todt est désignée comme maître d'oeuvre de l'ouvrage qui doit être construit rapidement malgré sa complexité, en raison de son importance considérée comme primordiale pour la suite de la guerre.

La tâche est ardue car il reste encore à définir parfaitement les fonctions dévolues au << K.N.W. > afin de permettre à l'Organisation Todt de réaliser les plans définitifs pour les soumettre à l'approbation des services compétents, notamment le Wa Prüff 11 de Peenemünde, puis du ministre Speer. Le 11 février 1943, une réunion finale présidée par von Braun et regroupant tous les intervenants du projet règle les derniers points délicats subsistants comme la définition exacte des travaux à effectuer dans le bunker pour la manutention, la préparation et le tir des fusées. Une seule incertitude demeure alors: faut-il ou non installer l'usine de production d'oxygène liquide à l'intérieur du blockhaus?

Une décision antérieure prévoit en effet de réaliser deux unités de production d'oxygène, l'une à Tilleur en Belgique et l'autre à Stenay. Bien évidemment, cette solution ne s'inscrit pas dans la ligne du projet élaboré par les techniciens de Peenemünde car elle enlèverait une partie de l'autonomie du bunker d'Eperlecques qui deviendrait alors dépendant de l'acheminement du combustible.

Jean-Robert Gorce - Le blockhaus d'Eperlecques
Histoire de Guerre n° 2 / 02-00


Fin de la première partie. A suivre: La construction du blockhaus

(1) Ces trois usines se situent à Peenemünde, à Friedrichshafen (Zeppelin) et à Wiener Neustadt.

(2)
Abréviation de Waffen Prüfenamt 11 ou service d'essai d'armes n° 11. Ce service était chargé des fusées à carburant liquide, tandis que le Waffen Prüfenamt 10 s'occupait des petits engins à carburant solide.

(3) Outre Thom, cette équipe comprend également l'Oberstleutnant Stegmaier, commandant du Heimat Artillerie Park Peenemünde/Elektromechanische Werke (HAP/EW), et le Flugkapitän Dr. Steinhoff, chef du département guidage, contrôle et télémétrie du HAP/EW.

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