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Publié par François Gervais


Le 1er avril 2009 est sorti en France le dernier film d'Andrzej Wajda: << Katyn >>. Le réalisateur y raconte l'assassinat par les Soviétiques, en 1940, de 20 000 officiers polonais prisonniers.

Le film commence comme ça: sur un pont, une troupe de civils en fuite croise une autre foule, elle aussi jetée sur les routes par la défaite. Les premiers fuient les Allemands, les seconds, les Russes. Quel bourreau choisir, quand son pays est attaqué des deux côtés ? Avec Katyn, soixante-dix ans après, Andrzej Wajda porte à l'écran la tragédie polonaise de 1939.

Le film, sorti en 2007 en Pologne, y a réalisé 3 millions d'entrées. En Allemagne, il a été projeté en ouverture du festival de Berlin, en 2008, en présence d'Angela Merkel. En France, l'attente a été longue pour que Katyn  -furtivement diffusé sur Canal+, au moment des fêtes-  trouve un distributeur. Pourquoi cette timidité ? Wajda jette une lumière crue sur un pan occulté de l'histoire contemporaine: la collaboration entre le communisme et le nazisme. Est-ce cela qui gêne ?

Le 23 août 1939, le pacte germano-soviétique, signé par Ribbentrop et Molotov, prévoit le futur partage de la Pologne. Le 1er septembre, la Wehrmacht envahit le pays -agression qui contraint l'Angleterre et la France à déclarer la guerre à l'Allemagne. Le 17 septembre, le gouvernement et le haut commandement polonais se réfugient en Roumanie, d'où ils gagneront la France, puis l'Angleterre. Dès le 28 septembre, un << traité d'amitié >> entre le IIIe Reich et l'URSS raye la Pologne de la carte, et procède à la délimitation des frontières. Dans la partie russe, la nationalité soviétique est automatiquement attribuée aux résidents des territoires incorporés, désormais soumis à la loi soviétique.

240 000 Polonais ont été faits prisonniers par les Russes, dont 22 000 officiers. Quel avenir pour ces derniers ? Sur proposition de Béria (le chef du NKVD, la police politique soviétique), le bureau politique retient la solution la plus radicale: leur élimination physique. L'ordre, daté du 5 mars 1940, porte les signatures de Staline et de Molotov. Il ne s'agit donc pas d'une bavure du NKVD, mais bel et bien d'un acte d'Etat voulu et pensé: liquider l'élite d'un pays occupé pour mieux le dominer. Selon Victor Zaslavsky, << La politique soviétique dans les territoires polonais annexés, et l'affaire de Katyn en particulier, représentent un cas emblématique de la politique de génocide de classe >> (1).

D'avril à mai 1940, un peu plus de 4 000 officiers sont abattus à Smolensk, ville alors située en Biélorussie. Leurs dépouilles sont ensevelies dans la forêt de Katyn, où d'autres prisonniers sont exécutés directement. Katyn, ce nom s'imposera pour désigner un crime collectif qui, au même moment, est perpétré ailleurs, et selon le même mode opératoire: une balle dans la nuque. Au total, 22 500 tués, sur cinq sites. A Mednoïe, en Russie, est ainsi exécuté le capitaine Jakub Wajda, du 72e régiment d'infanterie, dont le fils, Andrzej, deviendra une gloire du cinéma mondial...

Mais Katyn, ce n'est qu'une partie du malheur polonais. Au cours des deux années suivantes, les Soviétiques déportent au moins 1,6 millions de personnes, qui mourront au goulag (2). En 1941, le Reich attaque l'URSS, et la totalité de l'ancien territoire polonais passe sous contrôle allemand. S'installe un régime de terreur qui vise d'abord les Juifs, mais qui n'épargne pas les autres Polonais, le film de Wajda le montre aussi.

Le 12 avril 1943, les Allemands annoncent la découverte, à Katyn, d'un charnier contenant plus de 4 000 cadavres d'officiers polonais, et affirment qu'ils ont été tués par les Soviétiques. L'URSS rejette aussitôt la responsabilité sur le Reich, et maintiendra cette version des faits pendant un demi-siècle. En 1946, les Soviétiques osent même inscrire Katyn dans l'acte d'accusation du procès de Nuremberg ! Anglais et Américains savent la vérité, mais ne peuvent la proclamer sans dénoncer l'allié avec lequel ils viennent de vaincre...

Dans la Pologne communiste règne le mensonge ou le silence sur Katyn: être fils d'officier assassiné rend suspect. En URSS, il faudra attendre Mikhaïl Gorbatchev et la prestroïka pour que Moscou avoue sa responsabilité. En 1992, alors que le régime soviétique s'est effondré, Boris Eltsine remet au président polonais, Lech Walesa, les preuves de la prémiditation du massacre: l'ordre du 5 mars 1940.

Sur le plan judiciaire, l'affaire n'est cependant pas close. Outre que les corps de 7 000 soldats et officiers polonais n'ont jamais été retrouvés, des descendants de victimes veulent obtenir leur réhabilitation. Le 29 janvier 2009, la Cour suprême de Russie a définitivement refusé la réouverture d'une enquête, mais les plaignants se sont tournés vers la Cour européenne des droits de l'homme. A suivre...

Le film de Wajda est un chef-d'oeuvre de piété filiale: pour son père, pour sa patrie. Dans une des premières scènes, on voit un christ étendu à terre, abrité par la cape d'un officier polonais. On ne sait si ce sont les soldats de Hitler ou ceux de Staline qui l'on fait tomber.

Jean Sévillia

(1) Le Massacre de Katyn, de Victor Zaslavsky, Perrin <<Tempus>>, 200 p. 7,50 €

(2) Staline assassine la Pologne, 1939-1947, d'Alexandra Viatteau, Le Seuil, 1999, 342 p. 24,40€

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