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Publié par François Gervais


2/3 La construction

Le 15 février, un état-major opérationnel pour la mise en oeuvre du V2 est créé et s'installe à Saint Omer. Il est placé sous la responsabilité de l'Oberstleutnant Hohmann et a notamment pour mission de suivre l'avancement de la construction du << KNW >> d'Eperlecques en coordination avec le Festung Pionier Stab 27 (4) de l'Oberst Michelmann. L'ensemble des travaux sera supervisé par le général Dornberger, tandis que l'Oberstleutnant Thom est prévu pour prendre le commandement du bunker.

Le travail entrepris par l'Organisation Todt est énorme. Pour réaliser le bunker dans sa version définitive, il faudra en effet, couler 120 000 mètres cubes de béton qui, selon les critères de construction de ce type d'ouvrage, nécessitent l'acheminement d'environ 360 000 tonnes de matériaux divers. Pour corser le tout, le calendrier prévisionnel exige une durée des travaux relativement courte; au cours d'une réunion organisée le 11 avril à Paris, dans les locaux de l'Organisation Todt-Einsatzgruppe West, les butées calendaires sont définies de la façon suivante:

- 15 juin 1943: fin des travaux d'excavation.
- 30 septembre 1943: fin des travaux de gros oeuvre.
- 31 décembre 1943: livraison de l'ouvrage terminé.

Compte tenu de l'importance de plus en plus grande accordée aux nouvelles armes par le Führer, l'Oberkommando der Wehrmacht (O.K.W.), par une note du 5 mai, ramènera la date de fin de la construction au 1er novembre 1943. Quoi qu'il en soit, les premiers coups de pioches sont donc donnés dans le courant du mois de mars. La conduite des travaux a été confiée à une entreprise de Francfort, Philipp Holzmann A.G., qui se partage la tâche avec de nombreux sous-traitants; le tout étant bien entendu dirigé par l'Organisation Todt et par le Festung Pionier Stab 27.

Durant les cinq mois qui suivent, le chantier monte progressivement en puissance. Une première grue est installée en avril, une deuxième en mai et, en juillet, ce sont quatre mille ouvriers, pour la plupart des déportés Français, Belges ou Hollandais, répartis en deux équipes, qui travaillent jour et nuit à la construction du << KNW >>.


Le gigantesque chantier est très vite relié par une voie ferrée double au point de déchargement des matériaux, situé non loin de Watten, au lieu-dit le Flackbauf. Là, de nombreux ouvriers assurent la manutention des tonnes de ciment, de gravier et de sable acheminés par voie ferrée ou fluviale, nécessaire à la réalisation des différents parties en béton de l'édifice. Chargés sur des wagonnets, ces matériaux sont acheminés jusqu'au sommet de la forêt où sont installées les bétonnières alimentées par gravité. Le béton produit s'écoule ensuite par des tuyaux, et à partir d'un système de pompes très sophistiqué, vers les coffrages. Malgré de nombreuses modifications aux plans d'origine intervenant au cours des travaux, ceux-ci se déroulent dans de bonnes conditions et avancent selon le calendrier prévu.

Le 13 avril 1943, l'Oberstleutnant Thom vient visiter le chantier d'Eperlecques. Au cours de cette visite une série de photographies sont réalisées et l'on peut constater qu'à cette date, le terrassement est presque achevé et le coffrage de la dalle de béton qui doit supporter l'ensemble des installations va pouvoir commencer. Il est difficile de suivre la progression des travaux dans les mois qui suivent car aucune archive des rapports de l'Organisation Todt ou du Festung Pionier Stab 27 ne subsiste aujourd'hui. Seules quelques photographies d'origine allemande ou les différentes vues aériennes réalisées par les unités de reconnaissance alliées à partir du 16 mai permettent de constater que, jusqu'au premier bombardement, les travaux se poursuivent à un rythme qui doit permettre de tenir les échéances fixées.

Dans sa version définitive, l'ouvrage se présente de la façon suivante: le montage des fusées sera effectué dans la partie nord qui sera reliée par deux voies ferrées à la ligne Calais-Saint Omer, afin de permettre l'acheminement des divers éléments constituant le V2; vers le sud, accolé à cette première partie, on trouvera le hall d'assemblage final, l'usine d'oxygène et les deux pas de tir. Cependant, de nombreux problèmes logistiques viennent se rajouter aux difficultés de la construction du bunker en lui-même.


L'un des plus important est celui posé par la capacité des voies de chemin de fer françaises en matière de charge maximales admissible. En effet, pour le transport de l'oxygène liquide qui doit venir compléter la production propre d'Eperlecques, cinquante-six wagons spéciaux ont été réalisés. Ces wagons, d'une capacité de 27 mètres cubes, représentent un poids total en charge de 90 tonnes, soit 22,5 tonnes par essieu. Si cette charge est supportable par les voies de la Deutsche Reichsbahn, il n'en va pas de même des rails de la SNCF qui n'admettent qu'une charge de 21 tonnes par essieu. La solution consistant à modifier les voies françaises sur lesquelles vont devoir rouler ces convois ne sera pas retenue car jugée trop coûteuse, et on préférera diminuer la masse de chaque wagon en ramenant la quantité d'oxygène liquide de 30 à 24 tonnes.

Autre sujet délicat: la main d'oeuvre. Comme il a été signalé plus haut, l'essentiel de celle-ci est constitué par des déportés d'origine diverses. On compte parmi eux de nombreux Belges, Hollandais et Slaves, mais aussi des Français, pour la plupart réfractaires au STO. Quatre cent vingt-six Espagnols républicains seront également amenés sur le chantier; ils refuseront de travailler et seront dirigés sur Mauthausen. Les Allemands utiliseront également de nombreux prisonniers politiques et même des détenus de droit commun incarcérés à la prison de Lille.

Pour loger ces centaines d'hommes, trois camps sont construits à la périphérie du site. Le premier, à Bleu-Maison non loin de Watten, est constitué de quinze baraquements réservés aux déportés et aux détenus; le second, installé à Ganspette, le long de la D. 207, est occupé par les réfractaires STO; au dernier enfin, un peu à l'écart, au lieu-dit Le Mont, sont logés les Yougoslaves et les Russes.

Tous ces hommes, souffrant souvent de malnutrition, travaillent près de treize heures par jour, dans des conditions épouvantables, sous la direction de l'ingénieur Koch qui règne sur le personnel en maître absolu. Beaucoup de tentatives d'évasion se produiront, certaines couronnées de succès, d'autres réprimées de la manière la plus dure. Bon nombre de ces malheureux mourront, victimes des bombes alliées qui vont bientôt s'acharner sur le "KNV"...

Jean-Robert Gorce - Le blockhaus d'Eperlecques
Histoire de guerre n° 2 / 02-00

Fin de la seconde partie. A suivre: Les raids alliés sur Eperlecques

(4) Etat-Major du Génie des fortifications n° 27

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