Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par François Gervais


Le 4 mai 1945, le chef de char baptisé "Souffleur II", Jean Moncorgé, arrive en vainqueur avec la 2e DB à Berchtesgaden. Sous son nom d'artiste, ce soldat est l'acteur le plus célèbre d'avant-guerre: Gabin.

Lorsque Jean Gabin s'engage dans la guerre, il en connaît les risques et de son propre aveu il a peur des combats et horreur du feu et de l'électricité. Il sera pourtant chauffeur de tank. Dans un milieu du cinéma français plutôt frileux à prendre les armes, Gabin dera preuve d'une grande force morale en bousculant sa nature, pas spécialement casse-cou. << Les Allemands vont prendre la pâtée, la France sera libérée. Alors, je ne me voyais pas débarquer sans avoir personnellement rien fait pour çà. Voilà pourquoi je suis parti la faire, cette putain de guerre, et la trouille au ventre en plus*...>>

Cet engagement sincère sera paradoxalement payé aux prix fort: après la paix, Jean Gabin mettra des années à revenir dans le cinéma. Les années de guerre vont révéler "l'homme" Gabin... et presque briser sa carrière professionnelle! Sorti de cette aventure avec des cheveux blancs et la conscience tranquille d'avoir fait son devoir, le comédien ne sera plus jamais le héros du "réalisme poétique".

En avril 1939, un sondage de popularité des acteurs, met Gabin en tête, devant Fernandel, Jouvet et Raimu. De 1936 à 1939 il a tourné une série de films éblouissants avec les plus grands réalisateurs de l'époque (Renoir, Carné, Duvivier, Grémillon). Pépé le Moko, La Grande Illusion, La Bête Humaine, Quai des brumes, Le jour se lève, font notamment de Gabin l'acteur le plus demandé en France. Son charme de tendre voyou, il le tient d'un physique de prolétaire viril, adouci par ses yeux bleus très clairs et sa voix gouailleuse.

Le 3 septembre 1939, les sirènes de Brest, annonçant la mobilisation générale, surprennent Jean Gabin et Michèle Morgan sur le tournage du film Remorques de Jean Grémillon. Gabin-Morgan, c'est le couple idéal du cinéma français. Ils se sont connus en 1938 avec Quai des brumes, mais leur liaison amoureuse date seulement du début de l'année 1939. Gabin est mobilisé comme fusilier-marin à Cherbourg. Tout de suite, son statut de vedette du cinéma le distingue. Ses supérieurs militaires ne le voient pas soldat au milieu des conscrits ordinaires. Ils lui proposent plutôt de participer au théâtre des armées. Réaction et refus de Gabin: << Faire le guignol devant des types pour leur remonter le moral avant qu'ils montent au casse-pipe, très peu pour moi*...>>

Pendant la "drôle de guerre", Gabin reste réquisitionné à Cherbourg: << Ce n'est pas que j'avais tellement envie d'y aller à la riflette, mais enfin, pourquoi avoir déclaré cette guerre aux Teutons si c'était pour rester là, à faire les andouilles? Ca ressemblait à une blague, mais j'ai jamais pensé qu'elle se terminerait par une course à pied, à cheval et en voiture, direction le Midi...*>> Il obtient une permission en mai 1940 pour finir à Paris le film Remorques où il retrouve Michèle Morgan. Le couple vit alors ses derniers moments de bonheur. La guerre va précipiter leur rupture qui semblait inévitable. Avec ses 20 ans, Michèle Morgan se sent trop jeune pour poursuivre longtemps une relation avec un homme marié de 35 ans, même s'il s'agit de Gabin "gueule d'amour". L'attaque éclair des Allemands en mai, empêche Gabin de rejoindre son régiment à Cherbourg. C'est la débâcle et Gabin fuit Paris avec sa femme. Leurs relations sont devenues très mauvaises et Gabin va profiter d'un gigantesque embouteillage de réfugiés avant Toulouse pour la quitter définitivement! Piquant sûrement une de ses colères légendaires, il s'enfuit à pied avec son seul accodéon, abandonnant femmes, voiture, bagages et son lingot d'or sous le siège auto.

Sur la Côte d'Azur, il vit chez des amis. Tous les artistes cherchent à se regrouper et à fuir vers les Etats-Unis ou l'Angleterre. Il faut une raison professionnelle pour quitter le pays et c'est Vichy qui accorde les autorisations de sortie du territoire. Commentant cette période, Gabin déclare: << Attendons, comme l'a judicieusement demandé le Maréchal Pétain, des jours meilleurs!! Mais qu'attend-on pour repasser les fumiers qui nous ont mis dans ce Pétain-pétrin? >>*. Il va refuser, au contraire de nombre d'acteurs français, les offres de la firme allemande Continentale de tourner des films à Paris. Il est opposé au gouvernement qui s'est installé à Vichy. D'ailleurs, ses films d'avant-guerre, traversés par l'esprit du Front Populaire, sont interdits de projection en France. Ils sont désignés par le régime de Pétain comme l'exemple d'oeuvres responsables de la défaite française!

Avant lui, de nombreux réalisateurs (René Clair, Duvivier, Lazareff, Renoir...) et acteurs (dont Michèle Morgan) ont émigré aux Etats-Unis. En février 1941, Jean Gabin se décide à traverser l'Atlantique. Il provoque surprise et hilarité en débarquant à New York avec un vélo et son accordéon...

Michel Vigourt
Vie culturelle. La Seconde Guerre mondiale n° 6 - 03

*Toutes les citations sont de Jean Gabin.

Fin de la première partie. A suivre: l'engagement.

Commenter cet article