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Publié par François Gervais


Le 11 Novembre 1918 a laissé le souvenir d'une journée où tous les Français auraient communié dans la joie de l'armistice. Cette vision idéalisée a tendance à faire oublier la réalité de la sortie de guerre: une période interminable, où des soldats endeuillés, usés par les combats, désespèrent de rentrer rapidement dans leurs foyers.

Au mois de novembre 1918, alors que les combats cessent sur le front occidental, les soldats français attendent d'être démobilisés. Usés par les fatigues de la guerre, marqués par les deuils successifs, ces hommes sont sous les drapeaux depuis de nombreuses années. Certains, comme les classes 1912 et 1913, achevaient ou commençaient leur service militaire à l'été 1914. Cela fait donc déjà quatre ou sept ans qu'ils servent leur pays..! Et pourtant, l'annonce de l'armistice ne marque pas la fin des épreuves. Il leur faut encore plusieurs mois, dans leur cas jusqu'à l'été 1919, avant d'être libérés.

Au moment de l'armistice, diverses possibilités s'offrent aux états-majors pour organiser la démobilisation. Certains envisagent de libérer les soldats par unité: c'est le cas de l'armée américaine. D'autres préfèrent donner la priorité aux besoins économiques de leur pays comme les Britanniques. Les Français et les Italiens choisissent quant à eux une démobilisation à l'ancienneté, fidèles au principe égalitaire auquel les combattants sont attachés. Dans l'imaginaire des soldats, la classe d'âge, celle de la conscription, reste une référence importante.

Cet ordre apparent d'une démobilisation à l'ancienneté masque cependant une profonde désorganisation. Il faut bien comprendre en effet qu'à l'exception de quelques unités de la Territoriale, il n'existe plus, à la fin de 1918, de régiments homogènes composés d'hommes du même âge. La démobilisation entraîne donc une constante réorganisation des unités, qu'il faut refondre, parfois pour un ou deux mois seulement, avant qu'une nouvelle classe soit libérée à son tour.

Les enjeux d'un tel mouvement d'hommes et de matériel sont essentiels: la reconstruction d'un pays en ruines, sa stabilité politique et sociale, un retour aux normes morales du temps de paix après la violence du temps de guerre, la dissolution du rôle et de l'identité des soldats de la Grande Guerre. De tout celà, le sous-secrétaire d'Etat à la démobilisation, Louis Deschamps, est bien conscient. Il sait aussi que la masse d'hommes concernés, près de cinq millions de soldats, est considérable, largement supérieure aux 3 600 000 hommes mobilisés en 1914.

Près de la moitié d'entre eux ont été blessés, un mobilisé sur cinq l'a été deux fois, plus de 100 000 trois ou quatre fois. Cependant, on ne peut libérer trop vite des soldats qui constituent un moyen de pression sur l'Allemagne avant la signature de la paix définitive à Versailles, le 28 juin 1919. Et l'organisation de la démobilisation elle-même se heurte à l'encombrement des voies ferrées ou à leur destruction.

Par ailleurs, d'autres problèmes se posent: la réintégration de l'Alsace et de la Lorraine, la mise en oeuvre de l'occupation de la Rhénanie, la reconstruction des régions détruites ou occupées pendant le conflit. Globalement, la démobilisation de l'armée française entre l'automne 1918 et le printemps 1920, à un rythme soutenu, représente donc, dans le contexte de l'après-guerre, une sorte de tour de force.

Ce constat mérite cependant d'être nuancé, si l'on se place au niveau des soldats, ce que permettent les archives du contrôle postal aux armées. Les futurs démobilisés vivent dans l'inquiétude: celle de retrouver un place, leur place dans un monde civil qui a fonctionné sans eux pendant toute la guerre. Les échos qui parviennent aux soldats démobilisables de leurs camarades démobilisés ne sont pas toujours rassurants. La crainte de l'infidélité des femmes et la fragilité des couples sont fréquemment évoquées.

Sur le plan professionnel, les entreprises sont dans l'obligation légale de reprendre leurs anciens employés. Mais il faut envoyer un avis à l'employeur par lettre recommandée dans les quinze jours qui suivent le retour chez soi, ce que beaucoup oublient de faire. Par ailleurs, bien souvent, le patron fait valoir d'un air embarrassé, qu'il lui est impossible de mettre à la porte celui qui a remplacé le soldat mobilisé pendant quatre ans - quand ce n'est pas l'entreprise elle-même qui a fermé au cours de la guerre.

Pour les commerçants, le problème est différent: il faut parvenir à reconstituer une clientèle qui a pris d'autres habitudes. Seuls les agriculteurs, à l'exception des zones de combats de toutes les régions du Nord-Est de la France, retrouvent leurs exploitations que leurs familles ont fait fonctionner parfois avec des prisonniers de guerre allemands. Les soldats démobilisables sentent confusément les difficultés qu'ils vont rencontrer, et dans ce climat d'attente inquiète, la sortie de guerre apparaît donc d'abord comme un temps incroyablement long, où se mêlent la frustation, l'impatience et l'ennui.

Bruno Cabanes
Maître de conférences d'histoire contemporaine à l'Université de Limoges et à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris.
Auteur de La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Editions du Seuil, 2004.
Les Chemins de la Mémoire n° 147 / 02-05

Fin de la première partie. A suivre:  Deuils et traumatismes.

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