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Publié par François Gervais


Seconde partie.

Le retour à la discipline militaire, les marches, l'ordre serré sont vécus comme de véritables souffrances. En revanche, les fêtes qui marquent l'entrée des troupes françaises en Alsace et en Lorraine sont perçues comme de justes récompenses pour les sacrifices consentis, mais ensuite, la vie quotidienne en Alsace-Lorraine ou en Rhénanie occupée est monotone et beaucoup de soldats se plaignent dans leurs courriers qu'ils seraient plus utiles auprès de leurs familles. Une fois venue l'heure de la démobilisation, un grand nombre d'étapes ponctue et retarde le retour des hommes et leur utilité n'est pas toujours comprise.

Une visite médicale, la mise à jour des papiers militaires, un parcours cahotique jusqu'aux dépôts démobilisateurs sont les principales formalités qui scandent le parcours des anciens combattants - mais aussi, sous une forme à peine simplifiée, celui des prisonniers de guerre. Les anciens combattants sont très attentifs en outre aux conditions de leur démobilisation et aux marques de reconnaissance que leur réservent les civils. L'inconfort des trains de marchandises dans lesquels ils sont rapatriés les ulcère. Le don d'un costume les humilie puisque, par manque de tissu, il s'agit le plus souvent d'un habit militaire, teint pour la circonstance.

L'indemnité de démobilisation, 490 francs pour une année dans une unité combattante, ne représente guère plus de deux mois de subsistance. << Ils ont des droits sur nous >>, avait déclaré Clémenceau à propos des anciens combattants de la Grande Guerre. En réalité, si la démobilisation est un succès du point de vue logistique, c'est un échec du point de vue de la reconnaissance nationale - ce qui aura des conséquences lourdes dans les années 1920 et 1930. La situation des 500 000 prisonniers de guerre est plus douloureuse encore. Sur eux pèse le soupçon des conditions de leur capture et de leur collaboration avec l'ennemi. Leur retour n'est pas célébré officiellement et leur souffrance durant la guerre n'est pas reconnue.

Ce qui explique sans doute le mieux la fragilité psychologique de beaucoup de soldats démobilisables, c'est le deuil qui pèse sur l'ensemble de la société française, du fait des pertes militaires et de la grippe espagnole. L'ensemble de la société, c'est-à-dire aussi les soldats. On oublie trop souvent que l'armée française en 1918 est une armée en deuil et que la victoire est une victoire endeuillée. Cette douleur de l'absence, qui exclut tant de familles des fêtes de la victoire et les isole de l'atmosphère de liesse, est violemment ressentie par les compagnons d'armes.

Elle transparaît au détour d'une lettre écrite à la famille, dans le discours d'un chef de section, dans les premiers gestes accomplis par les combattants français juste après l'armistice: repérer les cadavres, ensevelir les morts, planter des croix de bois. C'est ce sentiment de deuil qui nourrit aussi une violente hostilité à l'égard de l'ennemi, encore perceptible dans les correspondances des soldats après le 11 Novembre.

Lorsqu'il cherche à écrire cette histoire des traumatismes de guerre, l'historien se trouve confronté à de multiples problèmes, et notamment au manque de sources. La parole des endeuillés est une parole relativement rare, celle des malades psychiques est presque inexistante, tant la société des années 1920 peine à reconnaître officiellement les troubles nés de la guerre. La psychiatrie de guerre en est à ses débuts et les blessures psychologiques n'ont pas le même prestige que les blessures corporelles.

Ce sont donc souvent les proches des anciens combattants qui racontent, des années plus tard, les souffrances endurées par les soldats démobilisés. Ainsi, ce témoignage de Louis Althusser, dans L'avenir dure longtemps, publié en 1992: << La nuit, très souvent, (mon père) émettait en dormant de terribles hurlements de loup en chasse et aux abois, interminables, d'une violence insoutenable, qui nous jetaient au bas du lit. Ma mère ne parvenait pas à le réveiller de ses cauchemars. Pour nous, pour moi du moins, la nuit devenait terreur et je vivais sans cesse dans l'appréhension de ses cris de bêtes insoutenables que jamais je n'ai pu oublier.>>

A la lumière des travaux récents de psychiatres militaires, on perçoit mieux, dans toute son ampleur, le gigantesque traumatisme qu'a infligé aux sociétés belligérantes la Première Guerre mondiale: l'expérience de l'absurdité de la mort de masse, l'impossibilité de faire son deuil en l'absence des corps, bien souvent détruits et déchiquetés par l'artillerie, ou bien alors introuvables dans le chaos du no man's land, et pour des millions de survivants, un sentiment d'intense culpabilité - comme s'ils vivaient désormais à la place d'un autre, grâce au sacrifice d'une autre vie. De manière certaine, une guerre d'une telle ampleur qu'on l'a appelée la Grande Guerre - et cela dès 1915 - ne pouvait pas se refermer aussi vite.

Dans une rapport militaire écrit en octobre 1918, dans les derniers jours de sa captivité en Allemagne, Charles de Gaulle avait perçu le bouleversement opéré par le conflit: << Est-ce que la France oubliera vite, si tant est qu'elle l'oublie jamais, 1 500 000 morts, son million de mutilés, Lille, Dunkerque, Cambrai, Douai, Arras, Saint-Quentin, Laon, Soissons, Reims, Verdun, détruits de fond en comble? Est-ce que les mères qui pleurent vont soudain sécher leurs larmes, est-ce que les orphelins vont cesser d'être orphelins, les veuves d'être veuves? Est-ce que des générations durant, dans toutes les familles de chez nous, on ne se lèguera pas les souvenirs formidables de la plus grande des guerres, semant au coeur des enfants ces germes de haines de nations que rien n'éteint?... Chacun sait, chacun sent, que cette paix n'est qu'une mauvaise couverture jetée sur des ambitions non satisfaites, des haines plus vivaces que jamais, des colères nationales non éteintes.>>.

Bruno Cabanes
Maître de conférences d'histoire contemporaine à l'Université de Limoges et à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris.
Auteur de La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Editions du Seuil, 2004.
Les Chemins de la Mémoire n° 147 / 02-05

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