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Publié par François Gervais


Organisateur hors du commun, Henri Frenay a marqué l'Histoire de la Résistance par son engagement total, son "affaire suisse", ses rencontres avec Pierre Pucheu, et son opposition à Jean Moulin. Trop facilement catalogué comme homme "de droite", Henri Frenay a construit l'une des plus importantes composantes de la Résistance, l'administrant comme un véritable "Etat en miniature", avec son journal mais aussi ses services sociaux.

1) UN TRAVAIL D'UNIFICATION

Avant d'être un journal, dont les éditoraiaux de Camus d'après-guerre ont pérennisé le titre, Combat a été le premier et le plus important mouvement de résistance de la zone Sud.

L'âme de Combat est Henri Frenay, né à Lyon le 19 novembre 1905. Son père, le colonel Frenay, a participé à la Grande Guerre. Henri embrasse naturellement la carrière militaire. Il entre à Saint-Cyr en 1924 et à l'Ecole de guerre en 1935. Il est ensuite envoyé au centre des Hautes-Etudes germaniques de Strasbourg. En avril 1940, il est affecté au 43e Corps d'Armée qui combattit dans les Vosges. Fait prisonnier le 25 juin, il s'évade le 30. Pendant 15 jours, il traverse les Vosges à pied, atteint le Jura, franchit sans difficulté la ligne de démarcation le 13 juillet, après avoir revêtu des habits civils. Le 14 Juillet, jour de fête nationale, Frenay est en zone libre.

L'état d'esprit de Frenay, "Henri-Patron" comme l'appelle ses proches compagnons de lutte, en cet été 1940, est celui d'un officier supérieur patriote qui a quitté la colonne de prisonniers pour échapper à la captivité. Celui aussi d'un jeune capitaine, lié depuis 1935 à Bertie Albrecht dont il a fréquenté le salon, où il prend langue avec l'intelligentsia aux idées progressistes et où il entend les récits des réfugiés victimes du nazisme.

Frenay n'est pas anti-germaniste, mais résolument anti-nazi. Il a lu Mein Kampf et le Mythe du 20e siècle d'Alfred Rosenberg, ce qui l'amène à conclure une de ses conférences devant un parterre d'officiers de réserve en 1939 par ces mots: << Ce que nous auront à défendre, c'est un bien plus précieux encore que nos existences, nos foyers et la douce terre française. C'est la liberté de nos esprits, c'est notre conception du monde et de la vie. Voilà ce qu'il faut dire et répéter autour de vous...>>

Frenay est à Marseille fin juillet 1940. C'est dans ce port-refuge où se côtoient tous ceux qui veulent échapper à l'occupation allemande qu'il va dessiner les grandes lignes de son mouvement. La signature de l'armistice et l'instauration de l'Etat français ont jeté les Français dans une sorte d'hébétude, il faut les en sortir. Il faut opérer un redressement moral, regrouper les bonnes volontés, préparer les combats à venir. Frenay s'oppose-t-il dès l'abord à Pétain? C'est toute la question du Manifeste de juillet-octobre 1940.

Daniel Cordier a exhumé des archives de Londres un manifeste non signé qu'il attribue à Frenay, dans lequel sont affichés des sentiments maréchalistes et antisémites. Frenay se définit comme un partisan de la Révolution nationale qu'il ne conçoit cependant pas sans une libération nationale, approuve Montoire, "mal nécessaire", ne ferme pas la porte de son mouvement de libération aux juifs, mais conditionne leur adhésion à leur participation à une des deux guerres, tient des propos peu amènes vis-a-vis de l'Angleterre et renvoie dos à dos les deux ingérences nazie et bolchévique, et conclue en ces termes: << Puisse le Maréchal Pétain avoir une vie suffisamment longue pour nous soutenir alors de sa haute autorité et de son icomparable prestige >>. Les membres survivants de Combat ont contesté cette version des faits, mais il semble que Frenay n'ait véritablement "rompu" avec Pétain qu'en 1942, lors de l'acceptation sur pression allemande du retour de Pierre Laval.

Frenay conçoit dès le début une organisation puissamment charpentée dont le but est l'action. Il faut créer des groupes dirigés par des responsables, obéissant eux-mêmes à des chefs, une organisation à la structure à la fois horizontale et verticale pouvant s'étendre indéfiniment. Claude Bourdet a comparé Combat à une toile d'araignée. L'Armée Secrète est déjà en germe dans ce mouvement divisé en trois compartiments: Propagande, Renseignement, Choc. Le but essentiel de Frenay, officier d'état-major, est de faire la guerre. Aussi pense-t-il à former des groupes paramilitaires, structurés en sizaines (groupe de 6 combattants) et trentaines (regroupement de 5 sizaines), les chefs des trentaines connaissant seuls les chefs des sizaines afin de garantir la sécurité de ces organisations clandestines.

Au début, le mouvement n'existe véritablement que dans l'esprit de son concepteur, mais son pouvoir de conviction, son charisme et son charme  -Bénouville parle d'un beau regard clair et direct-  vont rapidement opérer aussi bien auprès des démocrates chrétiens influencés par la pensée d'Emmanuel Mounier, que de militaires ou encore de réfugiés alsaciens. Frenay comprend très vite la nécessité de la propagande. A Vichy, en décembre 1940, en tant que membre du 2e bureau de l'état-major, il retrouve son amie de longue date, Bertie Albrecht, elle-même affectée au Commissariat au Chômage féminin. Aidée de quelques amies, elle dactylographie le Bulletin d'information, vite devenu feuille de propagande, puis Petites Ailes de France, titre inspiré des Petites Ailes du Nord et du Pas-de-Calais, journal clandestin fondé par l'officier de réserve Jacques-Yves Mulliez.

Dès le début 1941, Frenay pense à l'unification des Mouvements de la zone Sud. Cette idée est partagée par nombre de résistants de la base, reliés uniquement par la lecture du journal qui circule de mains en mains. Cette union ne peut se faire qu'autour du chef de la France Libre, ce qui, dans l'esprit de Frenay, ne veut pas dire inféodation. D'autant qu'à cette date, de Gaulle ne manifeste que peu d'intérêt pour cette résistance de l'intérieur qu'il connaît peu. Frenay est le seul chef de mouvement à rencontrer Jean Moulin au printemps 1941, à Marseille, chez le docteur Cordelier. Moulin cherche à connaître cette résistance, avant de partir pour Londres à l'automne de la même année.

Malgré les difficultés de tous ordres, Frenay entame son travail d'unification en prenant langue avec les chefs du mouvement Liberté. Ceux-ci, dont François de Menthon, fondateur de Liberté, d'abord feuille ronéotypée puis véritable journal tirant à 45 000 exemplaires, partagent les sentiments de Frenay: il faut redonner espoir aux Français, but que ne se fixe visiblement pas Pétain, mais qu'il ne faut pas attaquer de manière frontale du fait de sa popularité. En revanche, il faut lancer l'anathème contre les ministres les plus compromis. C'est le point de vue des amis de François de Menthon (Pierre-Henri Teitgen, René Courtin, les frères Coste-Floret), juristes et démocrates chrétiens qui veulent donc développer des activités de propagande.

La réunion de Grenoble est organisée par Marie Reynouard, professeur au lycée de jeunes filles et militante du groupe Vérités. Frenay et de Menthon décident d'opérer la fusion de leurs mouvements qui  prend le nom de Mouvement de Libération Française. Le journal au titre simple et évocateur Combat, désignera rapidement le mouvement dans son ensemble. Frenay et de Menthon en assureront conjointement la direction.

Jean-Claude Bourgault (Professeur d'histoire)
Seconde Guerre mondiale n°7 / 03-04 003

Fin de la première partie. A suivre:  Combat et Londres

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