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Publié par François Gervais


2) COMBAT et LONDRES

Le mouvement
Liberté apporte des juristes, intellectuels démocrates chrétiens, des théoriciens plus que des hommes d'actions. L'ancien M.L.N. apporte lui des éléments plus variés: des militaires, souvent amis de Frenay (Robert Guédon, Pierre de Froment, Chevance), des bourgeois de Lyon ou de Marseille, des réfugiés alsaciens, lorrains, israélites, parisiens installés dans le Midi, mais aussi des éléments plus populaires, cheminots, ouvriers de l'arsenal de Toulon, des socialistes, des Francs-maçons, des hommes venus de la gauche catholique comme Claude Bourdet, ou des communisants tels que Degliame ou l'avocat Philippe Monod, des anciens Camelots du Roi tels que Jacques Renouvin ou Pierre de Bénouville, ce dernier également ancien Cagoulard. Le patriotisme unit toutes ses sensibilités. Si les structures de Combat sont constituées, la ligne politique du mouvement ne s'élabore véritablement qu'à partir de 1942.

1942, année de la première mission de Jean Moulin, qui cherche à unifier la Résistance derrière de Gaulle, année du retour de Pierre Laval aux affaires, du ralliement au chef de la France Libre des communistes  -entrés en masse dans la résistance depuis l'invasion de l'URSS par les troupes allemandes- année enfin du premier grand succès allié, le débarquement en Afrique du Nord. Combat doit donc tenir compte de toutes ces forces: Vichy, de Gaulle, Alliés, communistes, partis politiques, giraudisme; il s'agit de définir une ligne de conduite pour la guerre, mais aussi pour la libération et la construction de la France de l'avenir. Dès ses origines, Combat est anti-allemand et viscéralement anti-nazi: << Nous participerons à l'écrasement de l'Allemagne fusse au péril de nos vies >>, proclame un article des Petites Ailes. Mais il ne s'agit encore que de préparer le combat, pas de l'entamer. Ce qui n'exclut pas l'action de groupes francs contre l'occupant ou Vichy.

Les relations de Combat et surtout de Frenay avec la France Libre sont complexes. Les résistants de Combat écoutent la B.B.C., mais n'ont pas de liaison organique avec la France Libre. Passy, le chef du B.C.R.A., témoigne d'ailleurs qu'aucun des trois grands mouvements de la zone Sud n'a envoyé d'agent de liaison à Londres avant 1942. De Gaulle est mal connu des résistants de
l'intérieur qui se méfient de ce général au verbe altier. En janvier 1942, Henri Frenay rencontre Jean Moulin chez le docteur Recordier. C'est le début d'une longue collaboration entre les deux hommes qui se voient toutes les semaines. Ils sont d'accord sur les buts, mais leur logique n'est pas la même.

La mission de Jean Moulin est de constituer des organismes techniques permettant une unification concrète de la résistance intérieure sous l'autorité du général de Gaulle. Il crée pour cela un Service des Opérations aériennes et maritimes, un Service Radio commun à tous les mouvements, un bureau d'Information et de Presse, enfin le Comité général des Experts. Les chefs des mouvements se sentent dépossédés. Jean Moulin veut dissocier la résistance militaire de la résistance civile, ce qui, pour les résistants de l'intérieur, est dénué de sens: une simple distribution de tracts constitue à leurs yeux un acte de lutte.

Que devraient faire les combattants de l'Armée secrète en attendant le jour J? De Gaulle et les Anglais estiment à cette date que la Résistance doit être le fait de petits groupes d'hommes, sélectionnés et rigoureusement entraînés pour se spécialiser ensuite dans le renseignement ou l'action. Les chefs des mouvements rêvent de soulèvement de masse, fondé sur l'insurrection populaire pour d'Astier, une sédition militaire nationale pour Frenay. Les résistants reconnaissent donc l'autorité du Chef de la France Libre, mais considère celle-ci comme une base arrière qui doit leur fournir l'argent et les armes nécessaires au combat quotidien, ce qui ne va pas sans provoquer des tensions avec Jean Moulin qui distribue la manne, et des jalousies entre les chefs, chacun estimant sa part trop réduite.

C'est en ce sens que Frenay, par l'intermédiaire de Pierre de Bénouville, accepte de recevoir des subsides des Américains, via la filière suisse, ce qui lui vaut d'âpres reproches de son chef et rival. D'aucuns estiment qu'il s'agit d'un véritable coup de poignard dans le dos de De Gaulle. C'est oublier, comme le note Raymond Aubrac  -peu suspect de sympathie pour les chefs de Combat-  que la méfiance et parfois l'exaspération envers Londres et le Général étaient fortes en 1942, que les Américains étaient des amis et que la recherche de moyens pour développer la lutte semblait légitime du fait de la parcimonie de Londres et du B.C.R.A.

La rupture avec Vichy fut progressive, comme l'attestent les trois entrevues entre Frenay et Rollin, chef des Services de Renseignement  -marié à une Israélite russe, et auteur avant-guerre d'un pamphlet contre Hitler- et les deux entrevues entre Frenay et Pucheu, cofondateur du P.P.F. avec Doriot et ministre de l'Intérieur du gouvernement Pétain. C'est par Bertie Albrecht que le contact est pris. Arrêtée à la suite de la trahison de Devillers, membre de Combat travaillant pour l'Abwehr, elle est prise en charge par le commissaire Triffe qui la conduit auprès de Rollin qui lui fait part de son désir de rencontrer Frenay. Il sait tout de Combat. Bertie conseille Frenay d'accepter.

Le lendemain, Frenay fait part de la nouvelle à de Menthon qui n'est guère surpris. Il a vu Rollin à Vichy en l'automne et est reparti libre. Le comité directeur de Combat décide, après une longue discussion, que Frenay doit se rendre à Vichy. La première entrevue entre les deux hommes se termine par une mise en garde de Pucheu qui reproche à Frenay et à l'ensemble de la Résistance de diviser les Français au moment où le gouvernement a besoin de l'unanimité pour le renforcer dans << sa lutte de tous les instants pour contrer les exigences allemandes >>. Frenay fait la critique du défaitisme de Vichy et demande à Pucheu une trêve de dix jours pour prévenir ses camarades, ce qui lui est accordé.

Frenay et le comité directeur de Combat décident d'exploiter l'opportunisme de ce gouvernement qui n'aspire qu'à être dans le camp des vainqueurs. Il suffirait que la victoire change de camp. Ils acceptent néanmoins de renoncer à toute attaque contre Pétain, rédigent un mémorandum destiné au ministre, mais aussi un article dans Combat qui fustige la répression de la police nationale contre les patriotes. Le second entretien, lors duquel Frenay lit au ministre son mémorandum, n'apporte rien de plus, sinon une justification par Pucheu des mesures antisémites et des insultes à l'égard d'Emmanuel Mounier, lui aussi arrêté. De nouveau, Frenay rend compte aux chefs de Combat. Cette fois, les contacts ont été divulgués par les autorités de Vichy dans les milieux de la Résistance, ce qui vaut à Frenay les reproches acerbes de d'Astier de la Vigerie, mais aussi de certains de ses amis (Coste-Floret, entre autres).

A l'occasion d'une dernière entrevue avec Rollin, lors de laquelle il affirme sa volonté de continuer la utte, Frenay rompt tout contact avec Vichy. Il a obtenu quelques libérations (Chevance et Peck), mais est contraint de faire la tournée des six régions de Combat pour rassurer ses camarades de la base, profondément troublés par cette démarche hasardeuse. Cependant, Jean Moulin mis au courant, n'en aurait pas pris ombrage.

Cette affaire nous instruit plus sur la duplicité de certains pétainistes que sur celle de Frenay, dont la bonne foi est difficile à contester sur les faits eux-mêmes, à moins de lui aire un procès d'intention. Ce qui souvent fut fait. A la Libération, Devillers sera arrêté par le Bureau des Menées antinationales et condamné à mort pour intelligence avec l'ennemi.


Jean-Claude Bourgault (Professeur d'histoire)
Seconde Guerre mondiale
 n° 7 / 04-05 03

Fin de la seconde partie. A suivre: Combat, un Etat en miniature.

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