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Publié par François Gervais


2. BORIS VIAN, LES ZAZOUS ET LA FIN DE L'OCCUPATION.

Certains Résistants fréquenteront aussi ces maisons closes, côtoyant dangereusement collaborateurs et Allemands. Pourtant, les rafles furent très rares dans ce milieu protégé. Celles qui seront tondues à la Libération ne serront pas les prostituées, mais les femmes qui ont offert leurs charmes à l'occupant sans les monayer. Le Tout Paris continue de se réunir dans des salons privés et littéraires (Sacha Guitry en est le grand prêtre). Les artistes et intellectuels, flattés d'etre invités, ne résistent pas à se rendre aux soirées brillantes organisées par l'Ambassade et l'Institut allemands.

L'attrait de la vie facile pousse à l'insouciance au milieu d'un pays occupé et d'un monde en guerre. Les nantis font la fête avec indécence tandis que l'argent vite gagné par de nouveaux profiteurs (industriels, grossistes en alimentation, traficants du marché noir) est réinvesti en achats de terrains, immeubles, bijoux, tableaux, meubles anciens. Les salles de vente ont un succès considérable. Beaucoup de ces Parisiens mondains et artistes perdront d'ailleurs subitement la mémoire à la Libération. Ils voudront oublier avec quel empressement ils profitaient des buffets copieux dans les salons allemands, en compagnie des journalistes de Je suis partout. Lorsque, au moment de l'épuration, on reprochera à certaines comédiennes leur fréquentation des nazis, celles-ci, surprises de ces accusations, répondront avec naïveté: << mais, il ne fallait pas les laisser rentrer! >>

Les grands adolescents parisiens des années de guerre se sentent dupés. A Paris, le couvre-feu à minuit prive les jeunes de vie nocturne. Privés de voyages, de loisirs, interdits de bals, ils veulent pourtant échapper à ce quotidien morose fait de restrictions. Des surprises-parties secrètes s'improvisent dans des caves et même dans les bois! Suivant l'exemple de leurs aînés, ils traficotent à leur niveau, des cigarettes et bâtons de rouge à lèvres. La passion du jazz va conduire certains jeunes à se réunir dans des bars du quartier latin et des Champs-Elysées. Ils veulent bouger, provoquer, être "swing" comme le nom de cette nouvelle musique venue d'Amérique et qui échauffe les corps.

Mais le gouvernement du maréchal Pétain veut redresser moralement une jeunesse qu'il soupçonne d'etre contaminée par le vice. Les journaux à tendance collaborationniste appuient cette volonté et créent le terme "zazou" (cri de ralliement dans les surprises-parties) pour décrire cette "faune dégénérée" qui s'abîme dans le jazz, musique du diable "judéo-négro américaine".

Les fameux zazous sont alors tout heureux et excités de choquer. Ils se sont inventés une tenue: veston trop long, pantalon étroit, cheveux longs badigeonnés à l'huile de salade, faute de brillantine. Ils cultivent la nonchalance et l'infifférence, aussi bien à l'égard du régime de Vichy que de la Résistance. Ils s'amusent dans des plaisirs futiles, boire des jus de fruits et traîner sous la pluie.

C'est au cri de << Gestapette aux chiottes! >> que les zazous accueillent le ministre de l'Education Nationale, Abel Bonnard. Ces attitudes exaspèrent la presse d'extrême droite qui les jugent <<mauvais français>>.

Boris Vian, excepté sa coiffure, sera un de ces zazous juste avant de devenir le talentueux romancier et auteur de chansons que l'on sait. Il avait 19 ans en 1939... << Mon ignorance de la chose politique a perduré à un point inimaginable jusqu'à 30 ans au moins. J'avais trop de choses à faire (Centrale, la trompette, les filles) pour m'occuper de tout çà... >> Affecté très jeune par des problèmes cardiaques, il ne peut participer à la guerre. Ces rhumatismes au coeur provoqueront sa mort prématurée à 39 ans. Il s'ennuie comme brillant élève ingénieur et, pour lui, avoir 20 ans en juin 1940, c'est d'abord se réfugier dans le plaisir des fêtes. Il laisse la guerre aux adultes.

Marié sur un coup de tête en 1941, il vit avec sa jeune épouse ces années d'Occupation comme de longues vacances. Ils organisent des surprises-parties swing dans la maison de ses parents à Ville-d'Avray. A cause du couvre-feu, garçons et filles doivent souvent coucher sur place ce qui entraîne quelques ébats non prévus. A l'opposé de la morale bien pensante du régime de Vichy, Boris Vian et ses amis veulent seulement rigoler en <<braillant comme des Parisiens à la campagne>>. Etre zazou, c'est se moquer du fameux "Travail, Famille, Patrie" de Pétain. Parfois, la guerre surgit quand même dans la vie de Boris Vian: << L'Occupation allemande et les diverses interdictions proclamées à l'encontre du jazz attisaient sournoisemement cette forme de résistance un peu puérile mais si gaie qui aboutissait à jouer "Lady be good", chanson du compositeur juif Gershwin, en la rebaptisant d'une bénigne contrepèterie: "Les Bigoudis' (de Guère Souigne)>>.

Musicien amateur, gêné par ses problèmes cardiaques, Boris Vian se remet à la trompette en réaction à la prohibition de la musique noire. Dès 1942, il se produit avec l'orchestre jazz du clarinestiste Claude Abadie dans les galas des grandes écoles et des salles parisiennes. Il a commencé aussi à écrire, tant par curiosité que pour amuser ses amis. Mais il se prendra vite au jeu, il commence par des poèmes puis des romans dont le premier publié sera Vercoquin et le plancton*.

Cette atmosphère de fêtes en dehors du réel va commencer à s'écorner lorsque des amis disparaîtront dans les rafles de juifs, à partir de 1942. Le climat à Paris devient plus lourd, les fanatiques de la Collaboration partent à la chasse aux jeunes décadents aux cris de <<Rasez le zazou!>>. C'est pourquoi, en 1943, lorsque le travail obligatoire en Allemagne (S.T.O.) est décrété par Vichy, les zazous repérés seront parmi les premiers à partir en usine de production. Traqués, nombre d'entre eux viendront rejoindre les maquis de la Résistance pour échapper à l'enrôlement de force. C'est la fin de l'insouciante vague zazou qui a surtout irrité les fascistes français.

Les nazis, pendant ce temps, se chargeaient de s'attaquer aux véritables résistants et de déporter les juifs. Pour Boris Vian aussi la fin de la guerre sera tragique puisque son père sera assassiné la nuit du 22 novembre 1944 dans la maison familiale. Ce meurtre ne sera jamais éclairci et sera mis sur le compte de voleurs déguisés en maquisards qui sévissaient en nombre après la Libération. Ce drame marquera la fin de l'enfance heureuse de Boris avec ses parents. Il renforcera l'antimilitarisme héréditaire du futir auteur de la célèbre chanson Le Déserteur.

Désormais, Boris Vian va s'envoler vers une carrière littéraire prolifique et éclectique. Il va aussi devenir l'un des piliers des nuits agitées de l'après-guerre à Saint-Germain-des-Prés. Dans la nouvelle Les Fourmis, qui donne son titre au recueil, Boris Vian traite en quelques pages haletantes des horreurs de la guerre: << Un soldat américain vient de débarquer sur une plage face aux nazis. Il progresse difficilement, ses camarades sont déchiquetés par les tirs autour de lui. Soudain, il marche sur une mine. Elle n'éclate que si on retire son pied. Ce pied où lui viennent des fourmis...>>

Michel Vigourt
Seconde Guerre mondiale n° 8 / 05-06 03


* Vercoquin et le plancton

C'est une farce joyeuse, dédiée à << Jean Rostand, avec mes excuses >> et saluée par Raymond Queneau. En grande partie autobiographique, ce roman, écrit pendant l'occupation allemande à Paris, tourne le dos au monde terne des adultes. Les héros sont des zazous qui fêtent l'amitié, l'insolence et l'amour libre. On y apprend scientifiquement comment draguer une belle fille et réussir une surprise-partie. Il était expert en la matière: <<  Deux surprises-parties par semaine pendant quatre ou cinq ans, ça vous colle un peu l'assurance d'un tôlier professionnel >> (Boris Vian, Journal intime).

Boris Vian règle son compte aussi, dans ce livre, avec le monde du travail qu'il vient de découvrir. Il a été embauché, en 1942, comme ingénieur à l'AFNOR, association française de normalisation: cela lui donnera l'idée d'établir une gamme d'injures mormalisées pour Français moyen! Aux prises avec des travaux sans grand intérêt, il va se réfugier dans son imaginaire. Dès ses premiers écrits, Boris Vian invente un style fantaisiste où les mots sont pris au pied de la lettre, où le style baroque mais précis crée un vertige toujours imprévu.

Dans Vercoquin et le plancton (1943-1944), l'écrivain s'attaque à l'univers grotesque des tenants de l'autorité, les militaires et les bureaucrates en tête. En voici quelques extraits.

Sur la défaîte française: << Ils avaient défendu à eux seuls, pendant huit jours, un café sur la route d'Orléans. Barricadés à la cave, munis de deux fusils Gras et de cinq cartouches dont pas une ne pouvait entrer dedans, ils avaient maintenu leur position grâce à des prodiges de courage et pas un ennemi n'était parvenu jusqu'à eux... Ils ne se rendirent à aucun prix. D'ailleurs, personne n'osa les attaquer, ce qui leur facilita la victoire... et leur valu la Croix de Guerre avec palmes, qu'ils portaient fièrement en bandoulière, s'éventant avec les palmes. >>

Sur les résistants de pacotille: << Il s'empressa de cacher un pistolet à bouchon dans le bouton de porte de sa cuisine et s'estima dès lors digne de donner à tout moment son avis de patriote .>>

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