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Publié par François Gervais

Sarajevo n'aurait dû être qu'une crise internationale parmi d'autres. Si le coup de feu qui tua l'Archiduc provoqua la mort de près de 10 millions de personnes, c'est qu'en août 1914 les Etats européens ont perdu la tête.

<< Insensée et tragique >>, pour l'historien américain John Keegan. << Incompréhensible >>, selon le Français Jean-Baptiste Duroselle. Ainsi, lourde de ses 10 millions de morts, apparaît la Première Guerre mondiale. Insensée. L'Histoire n'a pas retenu le nom du chauffeur de François-Ferdinand de Habsbourg, héritier de l'Empire austro-hongrois. Si, à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, il ne s'était pas arrêté par erreur à l'angle du quai, en face du pont Latin, le terroriste bosniaque Gavrilo Princip n'aurait pu s'approcher pour assassiner l'archiduc et sa femme, le 28 juin 1914. Le couple serait rentré à Vienne auprès de l'empereur François-Joseph, doyen des souverains de la vieille Europe, et la guerre n'aurait pas éclaté un mois plus tard.

Sur les causes du premier conflit mondial, au moins 3 000 ouvrages ont été publiés. Tous font apparaître les éléments de tension qui affectent non seulement les Balkans, mais une grande partie du monde: les rivalités impérialistes, par exemple entre la France et l'Allemagne, pour le Maroc et l'Afrique Centrale, ou entre la Russie et le Japon, en Mandchourie et en Corée; les nationalismes, à vif dans les populations balkaniques, au risque de faire éclater les empires traditionnels, mais aussi à l'oeuvre en Allemagne, en France, au Japon, en Russie; le sentiment grandissant d'une menace extérieure, qui conduit à une course aux armements et pousse à conclure des alliances contraignantes, entre l'Allemagne et l'Autriche, entre la France et la Russie; des rivalités économiques et commerciales, en particulier maritimes entre l'Angleterre et l'Allemagne.

S'y ajoute dans bien des milieux l'idée que le guerre, face au matérialisme grandissant, serait purificatrice et galvaniserait les énergies individuelles et nationales. Le député Albert de Mun, chef de file du catholicisme social, n'écrit-il pas en avril 1913: << La France, tombée si bas, ne peut plus se réhabiliter devant Dieu que par la guerre. >> Et l'Allemand Ernst Jünger, alors bachelier: << La guerre nous avait pris comme une ivresse.>> Pourtant, dans le demi-siècle qui précède la Grande Guerre, les crises n'ont pas manqué: Fachoda, en 1898, entre la France et l'Angleterre; Agadir, en 1911, entre la France et l'Allemagne; la guerre hispano-américaine de 1898; l'affrontement russo-japonais de 1904-1905; les guerres balkaniques de 1912-1913. Tous ces conflits ont été contenus, puis résolus par des négociations. En 1899, une Conférence internationale de la Paix s'est même réunie à La Haye, créant un tribunal permanent d'arbitrage.

Au début de l'été 1914, la conjoncture est donc, en fait, moins à la guerre que les années précédentes. Tout au plus l'attentat de Sarajevo offre-t-il à l'Autriche-Hongrie l'occasion de donner un coup d'arrêt à l'expansionnisme serbe, par une guerre limitée comme il y en eut tant. Peut-être même l'ultimatum envoyé par l'Autriche à Belgrade le 23 juillet suffira-t-il, puisque Guillaume II, lisant la réponse serbe, déclare: << C'est un grand succès moral pour Vienne. Avec cela disparaît toute raison de guerre.>> Dix jours plus tard, pourtant, par le jeu infernal des alliances et la crainte des chefs militaires d'être pris de vitesse par l'adversaire présumé, six nations européennes vont se jeter les unes contre les autres avec une violence furieuse. L'affrontement durera près de mille six cent jours, mettant progressivement aux prises une quarantaine d'Etats.

Tragique. Ce qui commença, sur le terrain et surtout dans les esprits, comme une guerre courte  -<< on sera rentré pour les vendanges >>- s'enfonça dans un immobilisme boueux ponctué d'attaques aussi meurtrières que vaines. L'énormité des pertes  -1 300 morts allemands chaque jour en moyenne, 20 000 morts et 60 000 blessés britanniques pour le seul 1er juillet 1916 sur la Somme-,  les souffrances de la vie quotidienne au front et la peur omniprésente ont révélé aux millions de combattants des réalités brutales qu'ils ne soupçonnaient pas. Mobilisé à 37 ans, le déjà illustre historien Jules Isaac dresse le 1er Janvier 1916 un constat très répandu: << La vie que nous menons nous rend durs, extrêmement durs, elle nous ramène à une mentalité primitive, sauvage, où l'instinct domine avec violence.>>

Ces tragédies individuelles et collectives ne prennent pas fin avec le retour de la paix. La culture de guerre produira vingt ans plus tard ses effets définitifs. Mais c'est pendant la Grande Guerre qu'a pris forme le processus de déshumanisation: << On a l'impression d'être la bête à tranchée, l'animal qu'on pousse à l'abattoir >>, écrit de Verdun, en mai 1916, le capitaine Charles Delvert.

Incompréhensible. Voici, au début de l'été 1914, les peuples matériellement et intellectuellement les plus avancés de la planète, entre lesquels se développent des échanges de tous ordres, et qui partagent les mêmes valeurs de civilisation. D'un coup, dans un emballement vertigineux dont les dirigeants perdent tout contrôle, ils s'élancent dans un univers mortifère, où tous les hommes sont engloutis en une masse indistincte, où toute la substance du pays est soudain absorbée dans un unique objectif: anéantir l'ennemi, au prix de sa propre vie. Plus rien ni personne n'est raisonnable. Le grand Bergson écrit spontanément, cinq jours à peine après la déclaration de guerre: << La guerre engagée contre l'Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la barbarie.>>

Ce qui serait déraisonnable, écrit de son côté Thomas Mann, serait de ne pas faire la guerre. Qui en doute? Pas le million d'Anglais qui se portent volontaires dans les toutes premières semaines, alors qu'aucune menace ne pèse directement sur la Grande-Bretagne. Pas les Allemands ni les Français: aucun réfractaire ou presque durant la mobilisation, alors que chacun est arraché à sa maison, ses affections, son métier, guère de refus organisé de combattre, même aux pires moments de 1917. Le sentiment de la nation en danger emporte tout.

Dans ses profondeurs, et même si la contrainte n'est pas à négliger, le consentement à cette guerre de cinquante-deux-mois, dont les horreurs sont aussitôt connues, s'explique principalement par cela: faire barrage de son corps au mal que l'Autre veut infliger par pure vilenie à la patrie, la grande et aussi la petite, c'est-à-dire la famille. La conviction que le combat est légitime ne procède pas du bourrage de crâne, même si la propagande et le fantasme vont bon train. << Nombreux sont les Teutons invertis, écrit un zélé docteur Sartre, en novembre 1916 dans une revue savante. Le coït annal et la succion virgilienne sont des passions considérées par ces aimables gens comme faisant partie intégrante des réjouissances permises.>>

Le maintien, grâce à l'esprit de corps, d'une cohésion dans des conditions extrêmes, la capacité d'endurer la souffrance au-delà de ce que l'humanité avait jamais subi, la volonté de remporter une victoire totale sans savoir quand ni comment, sont aujourd'hui très difficilement concevables. << Je suis dans la tranchée en attendant la mort, écrit un poilu en 1917. Je ne peux pas vous écrire sans pleurer car personne ne sait ce que je sais.>>

Laurent Theis
Le Point N° 1661 "Il y a 90 ans, la Grande Guerre commençait". Juillet 2004.

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