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Publié par François Gervais

Je reprends ici un article paru il y a quelques années dans la revue Historia, et qui traitait de l'action laissée par le Général de Gaulle. Plusieurs grands noms de la Résistance, de la France Libre, de Vichy, s'exprimaient et exposaient leurs avis. Voici donc un petit interview qu'avait donné à la revue en 1973 le Colonel Rémy, et qui résume parfaitement le sentiment qui prédominait en cette époque trouble de juin 1940.

Historia: Peut-on comprendre que des gens se demandent s'il est bon pour la France et les Français que de Gaulle ait existé? Celui-ci aurait-il été en mesure de favoriser en 1944-1945 une réconciliation nationale? La souhaitait-il, mais était-il prisonnier de la virulence de la résistance communiste, ou bien, puisant sa légitimité dans la négation de l'armistice et de Vichy, était-il hors de question pour lui de faire des gestes d'apaisement, de reconnaître des circonstances atténuantes à la <<deuxième corde de l'arc>>?

Colonel Rémy: 1. J'ai plus d'une fois, depuis la Libération de la France, entendu déclarer par des adversaires du général de Gaulle que, sans lui, la Résistance française aurait existé. C'est vrai, et il fut le premier à en convenir.
A Bruneval, le 30 mars 1947, devant la foule immense d'authentiques combattants de la Résistance qui s'étaient rassemblés pour commémorer la première opération offensive effectuée le 27 février 1942 contre nos rivages occupés par l'ennemi, le Général a lui-même affirmé que la Résistance française avait commencé avec notre déclaration de guerre à l'Allemagne hitlérienne.
Cette Résistance fut payée de plus de cent mille morts en uniforme pendant la campagne de France qui s'ouvrit le 10 mai 1940, et, avant que le général de Gaulle lançât de Londres, le 18 juin, l'appel qui allait le faire entrer de plain-pied dans l'Histoire, des résistants sans uniforme avaient déjà été fusillés par l'ennemi.
Mais, sans cet appel, les Français qui, comme moi, réussirent à passer en Grande-Bretagne, y auraient constitué une sorte de Légion étrangère, cependant que les mouvements de résistance qui allaient prendre naissance sur le sol de la patrie auraient abouti à des organismes alliés. Sans l'Appel du 18 Juin, la France serait sortie de la guerre, ce qui l'eut certainement empêchée de s'asseoir, le 8 Mai 1945, aux côtés de ses alliés britanniques, américains et russes, à la table où le IIIe Reich signerait sa capitulation. Rien qu'à ce titre, il fut bon, sans nul doute, que le général de Gaulle ait existé.

2. Le malheur de la France est que la libération de notre pays n'ait pas été accompagnée d'une réconciliation qui eût modifié pour longtemps le destin de l'Europe, et dont je suis aujourd'hui convaincu qu'elle était souhaitée par la majorité des Français. Je crois pouvoir dire qu'il en allait de même chez le général de Gaulle, mais que celui-ci, bien plus que de << la virulence de la résistance communiste >>, fut prisonnier de la conception exclusive qu'il se faisait de sa légitimité. Il évoqua immédiatement ce point, capital à ses yeux, quand, au printemps de l'année 1954, après avoir quitté quatre ans plus tôt le Rassemblement du Peuple français (RPF) à la suite d'un article publié par l'hebdomadaire Carrefour, dans lequel j'évoquais le nécessité des << deux cordes à l'arc >>, je le revis pour la première et pour la dernière fois. Je ne serais jamais d'accord avec vous! me dit-il d'emblée. Je ne reconnaîtrai jamais la légitimité du régime de Vichy!
Mon Général, répliquai-je, permettez-moi de vous faire remarquer que la légitimité s'établit à partir du moment où réussit l'entreprise. L'histoire du monde, et plus particilièrement celle de la France, sont pleines d'exemples de cet ordre. J'ai parlé du maréchal Pétain, ce qui n'était pas la même chose.

Si le maréchal Pétain...

Sept ans plus tôt, par un soir d'hiver, le général de Gaulle m'avait invité à dîner en compagnie de Claude Guy, son aide de camp, dans le salon de l'appartement qu'il occupait à l'Hôtel La Pérouse pendant ses séjours parisiens. En sortant de table, il décida de faire un tour à pied jusqu'au Bois de Boulogne, et la conversation porta pendant notre promenade sur les affreuses journées de 1940.

Comme tous les garçons de ma génération, j'avais éprouvé avant la guerre à l'égard du maréchal Pétain un sentiment de vénération qui me fit ressentir, à l'égal d'une brûlure, la nouvelle de la signature de l'armistice conclu sous son autorité. Puis la propagande de guerre avait exercé sur moi ses effets, et j'en étais venu à haïr le vieillard qui était alors détenu à l'île d'Yeu. J'en parlais avec une sombre amertume quand, s'arrêtant dans sa marche, le général de Gaulle posa sa main sur mon bras pour m'inciter à l'attention. << Voyez-vous, Rémy, dit-il, il faut que la France ait toujours deux cordes à son arc. En juin 1940, il lui fallait la corde Pétain, aussi bien que la corde de Gaulle.>>
Il avait donné cette réflexion sur un ton serein, comme s'il s'agissait d'une affaire qui lui eût été étrangère. Stupéfait, déconcerté, je levai les yeux vers lui pour m'assurer qu'il ne plaisantait pas. Mais il enchaînait déjà: << Je ne comprendrai jamais pourquoi le Maréchal n'est pas parti pour Alger au mois de novembre 1942. Les Français d'Algérie l'eussent acclamé, les Américains l'auraient embrassé, les Anglais auraient suivi, et nous, mon pauvre Rémy, n'aurions pas pesé bien lourd dans la balance! Le Maréchal serait rentré à Paris sur son cheval blanc.>>

Je compris que le Général faisait allusion au magnifique défilé de la Victoire qui, le 14 juillet 1919, marqua l'apogée de la France en ce XXe siècle qui est près de finir. Sa réflexion m'incita à me procurer la sténographie du procès du maréchal Pétain, éditée par l'Imprimerie des journaux officiels, et dont la lecture suffit à ébranler fortement ma conviction que le Maréchal avait trahi, comme à me pousser à prendre connaissance des témoignages qui commençaient à se faire jour, notamment la publication complète du procès intenté à Nuremberg aux grands criminels de guerre nazis.

A tout esprit exempt de préjugés ou de sectarisme, il semble difficile de n'y point constater que les chefs nazis voyaient dans le Maréchal un irréductible ennemi de l'Allemagne, cherchant avec une persévérance jamais prise en défaut à tirer parti d'un armistice dans lequel les généraux d'Hitler dénonçaient une des plus grandes fautes commises par leur Führer. A quelque temps de là, le général Héring m'ayant entendu lui conter cette conversation, me dit: Le cheval blanc du Maréchal! C'est étrange. Figurez-vous qu'une quinzaine de jours après le débarquement allié en Afrique du Nord, je suis allé à Vichy. << Est-ce vrai, ai-je demandé au maréchal Pétain, qu'un avion vous attendait tout près d'ici pour vous transporter en Algérie? - C'est vrai. - Eh bien! monsieur le Maréchal, pourquoi n'êtes-vous pas parti? Tout le monde, là-bas, espérait votre venue, et vous seriez rentré à Paris en libérateur.
- Et qu'a répondu le maréchal Pétain, mon Général? - Le Maréchal? Il m'a dit: << Si j'étais parti, vous auriez eu le régime de la Pologne, et les premières victimes eussent été nos prisonniers. Y avez-vous songé Héring? >>


<< eh! bien, ça ne s'est pas fait... >>

Ainsi le maréchal Pétain avait lucidement, stoïquement, renoncé à la quasi-certitude du triomphe pour accomplir son devoir, sans aucune illusion  -j'en ai reçu maints témoignages-  sur le sort qui l'attendait. En écoutant le général Héring, je songeai à ce mot du Père de Foucauld: L'honneur, laissons-le à qui le voudra. Mais le danger, la peine, réclamons-les toujours. Il faut avoir une âme bien haute, et très noble, pour appliquer une maxime aussi âpre.

Quand le général de Gaulle fit allusion à la légitimité, j'aurais dû rétorquer: << Mais, mon Général, si le maréchal Pétain avait voulu faire entériner l'armistice par un référendum, l'acquiescement des Français eût été massif, et vous n'auriez jamais pu le laisser comparaître devant la Haute Cour de Justice! >> L'argument ne me vint pas à l'esprit, et c'est dommage. Je lui dis cependant: - A travers le maréchal Pétain, j'ai voulu rendre justice à la masse immense des Français qui, l'ayant suivi, ont eu la conviction qu'ils servaient la France en l'aidant à la maintenir dans sa chair, et qui, effectivement, l'ont maintenue, et bien servie.

<< Voyez-vous, mon Général, arrivé sous l'uniforme à Paris en même temps que vous, le 25 août 1944, je ne me suis pas mis derrière vous le lendemain pour descendre les Champs Elysées. Outre que j'estimais que ce n'était pas là ma place, je voyais autour de vous des têtes qui ne me revenaient nullement. Me mêlant à l'énorme foule qui attendait votre passage, j'ai eu l'impression qu'elle espérait quelque chose dont elle n'était peut-être pas consciente elle-même, et que je ne discernais pas. Peut-être ai-je raison de penser aujourd'hui que cette foule, dont on ne peut douter qu'elle comprenait beaucoup de ceux et de celles qui, exactement quatre mois plus tôt, avaient acclamé le maréchal Pétain sur la place de l'Hôtel-de-Ville, souhaitait confusément qu'avant de commencer la marche triomphale qui allait vous mener jusqu'à Notre-Dame, vous prissiez le micro sous l'Arc de Triomphe pour prononcer quelques paroles très simples, comme celles-ci: << Le maréchal Pétain et moi ne nous sommes pas vus depuis quatre ans; nous avons, l'un et l'autre, suivi des voies différentes, et même divergentes, mais j'ai la conviction que, l'un comme l'autre, avec tous les Français et toutes les Françaises qui nous ont suivi de bonne foi, étions inspirés par la même volonté de rétablir l'indépendance et la grandeur de notre patrie. >>

<< Si vous aviez dit cela, mon Général, je crois que vous auriez empêché une foule d'injustices, qui furent atroces. Je crois qu'en cette année 1954 où nous sommes, vous seriez toujours à la tête du pays. Je crois aussi que la France serait moralement parlant à la tête de l'Europe, car il y a eu vers elle, y compris de la part de l'Allemagne et de l'Italie, un immense appel quand le nazisme et le fascisme se sont écroulés. Mais, cet appel, comment aurions-nous pu y répondre? On passait son temps, ici, à mettre des Français en prison. >>

Tandis que je prononçais cette harangue, qui contenait l'essentiel de ce que j'avais dans le coeur, le général de Gaulle gardait son regard posé sur moi, un regard qui me parut triste et las. Esquissant le mouvement de lever ses bras au ciel, il laissa tomber, sur un ton désabusé: << Eh bien! ça ne s'est pas fait, voilà! >> 

"Pour ou Contre De Gaulle"
Historia Hors Série n° 29 - 1973

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