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Publié par François Gervais


En 1915, le front occidental est stabilisé de la Suisse à la Mer du Nord. Les troupes, jaillissant des tranchées avec des pertes énormes face à des emplacements ennemis aménagés, peinent à conquérir ou à conserver quelques centaines de mètres. Il faut, pour réduire les nids de mitrailleuses, d'autres armes (mitrailleuses ou canons), cuirassées et aptes à progresser en terrain dévasté.

Telle est l'idée initiale que Jean-Baptiste Estienne, alors colonel, soumet à l'hiver 1915: << ... Je regarde comme possible la réalisation de véhicules à traction mécanique permettant de transporter, à travers tous les obstacles et sous le feu, de l'infanterie et du canon... >>. Tout d'abord baptisés "Artillerie Spéciale" (AS), puis "Artillerie d'assaut", les premières unités blindées sont mises en oeuvre (beaucoup trop tôt) par les Britanniques en 1916. Pendant cette année, l'armée française développe deux prototypes. Les premières commandes interviennent au printemps, les premiers exemplaires sont livrés en décembre.

Malgré l'échec sanglant de Berry-au-Bac, en avril 1917, l'impulsion donnée est telle que ce facteur, uniquement technique au départ, donne naissance en quelques années à une véritable révolution intellectuelle dans le domaine militaire. Fuller, Eimannsberger, Guderian, de Gaulle, parmi les auteurs spécialisés les plus célèbres, synthétisent et popularisent le principe de la création de grandes unités blindées autonomes, capables de porter au coeur du dispositif ennemi un coup immédiat et fatal.

Né de la volonté opiniâtre du général Estienne, qui n'hésite pas à s'adresser directement au commandant en chef pour soumettre ses projets et faire valoir ses arguments, l'artillerie d'assaut est initialement organisée en "divisions de tracteurs", composées de seize engins chacune. Le nombre croissant de matériels disponibles et la diversification des types (il est fait successivement et parallèlement appel aux sociétés Schneider, Saint Chamond et Renault) permettent la création au printemps 1917 de groupements, constitués de trois ou quatre groupes comprenant quatre batteries de quatre chars. En 1918, sont créés les premiers régiments d'artillerie d'assaut (huit au printemps - régiments 501 à 508, un neuvième à l'automne).

En 1917, l'Allemagne, qui a fait le choix de la guerre sous-marine à outrance, n'a plus les moyens financiers, humains et matériels de développer un corps blindé digne de ce nom (quelques dizaines d'engins seulement seront construits, plus lourds et mieux armés toutefois que les nôtres; quelques autres, pris accidentés ou endommagés aux Britanniques, seront réparés et repeints aux couleurs allemandes). Dans le même temps les autorités militaires françaises, dont le général Pétain, pressentent toute l'importance que peut prendre cette arme nouvelle dans la victoire finale: 4 500 chars sont commandés en moins de deux ans, 3 100 ont déjà été livrés aux armées lorsque raisonne le clairon de l'armistice, 2 500 sont effectivement en service. Ainsi, le 18 juillet 1918, à Villers-Cotteret, le général Mangin peut-il engager, avec 600 avions, 300 chars Renault FT qui assurent le débouché de l'infanterie française.

L'emploi des engins blindés est adapté à leurs caractéristiques initiales: ils doivent ouvrir les réseaux de barbelés et les aménagements de première ligne, franchir en tête les premières tranchées ennemies, poursuivre si possible jusqu'à la deuxième puis troisième ligne, favorisant ainsi l'action de l'infanterie. En écrasant les premières défenses allemandes, les premières mitrailleuses, les premières lignes de tranchées, les chars d'assaut précèdent et accompagnent l'infanterie, au rythme du fantassin. Leurs caractéristiques techniques encore limitées interdisent pour l'instant une action autonome d'envergure.

Mais les concepteurs de l'arme blindée savent que les évolutions techniques (vitesse, puissance, autonomie, armement, capacité de franchissement, etc.) sont si rapides qu'elles permettront rapidement d'envisager une nouvelle doctrine d'emploi. En février 1920, lors d'une conférence restée fameuse, prononcée à Bruxelles devant le roi des Belges, le général Estienne dresse le tableau effrayant d'une puissante armée cuirassée, appuyée par une puissante flotte aérienne, écrasant tout sur son passage: <<... Imaginez le formidable avantage tactique et stratégique que prendraient, sur les lourdes armes d'un récent passé, 100 000 hommes capables de couvrir 80 km en une nuit... Il suffirait pour cela de 8 000 camions ou tracteurs et de 4 000 chars à chenilles, montés par une troupe de choc de 20 000 hommes... Il faut que l'infanterie laisse au char la mission de conquérir... >>. Mais la France, déjà, n'a plus ni la volonté ni les moyens de ses ambitions militaires.

Le 24 octobre 1916, le général Joffre désigne deux officiers pour seconder le général Estienne dans la création et l'organisation de l'artillerie d'assaut. Le colonel breveté Monhoven, de l'infanterie coloniale, devient "adjoint tactique" en charge des questions opérationnelles. Le commandant breveté Doumenc, polytechnicien et artilleur comme Estienne, est nommé "adjoint technique". Dans cette phase particulièrement délicate de montée en puissance de l'AS, de fabrication des engins, d'instruction des personnels et de mise sur pied des premières unités, il est responsable des questions d'organisation et de matériels. Ce travailleur acharné, collaborateur discret, devient l'indispensable second du général Estienne.

Lorsqu'il quitte, en mars 1917, l'état-major de l'AS, le chef de l'artillerie d'assaut écrit au général commandant en chef les armées du nord et du nord-ouest: << ... Je demande en outre, que le commandant Doumenc, très au courant de l'organisation de l'AS à laquelle il a contribué pour une large part avec une haute compétence, reste en relation directe avec l'AS, dans la mesure compatible avec son nouveau service, pour assurer rapidement les liaisons constantes qui doivent exister entre cette Arme et le Service Automobile... >>

Ainsi se trouvent associés Estienne et Doumenc, les chars d'assaut et les véhicules automobiles qui constituent ensemble, sur le front occidental, la grande révolution technique et militaire du premier conflit mondial. Tout les deux sont artilleurs. Blindés et automobiles naissent de l'artillerie: la guerre n'est plus affaire des cavaliers ou des seuls fantassins.

Rémi Porte
Histoire de Guerre Thématique (Stratèges et stratégie)
Hors Série N° 6 / 05-06-07 / 02


BIOGRAPHIE SUCCINCTE DU GENERAL ESTIENNE

Né le 7 novembre 1860, il entre à Polytechnique en 1880, puis choisit de servir dans l'artillerie. Nommé capitaine en 1891, il sert dans des établissements techniques de son arme et met au point divers instruments de pointage. Pionnier de l'aviation d'artillerie, il insiste sur l'importance de la liaison "artillerie-aviation" et devient directeur de l'aéronautique militaire naissante.

Colonel en 1914, il commande le 22e régiment d'artillerie de la 6e division du 3e Corps, et monte au front en traînant dans ses caissons, un aéroplane de sa conception qu'il utilise pour préparer et régler ses tirs. L'annecdote veut que ce soit au cours de la retraite, fin août 1914, qu'il aurait exprimé devant certains de ses hommes la première conception d'un canon blindé et automoteur.

Général de brigade en août 1916, il commande l'artillerie de la 6e division sur le front de Verdun. Il envisage très tôt la fabrication de "cuirassés terrestres". En réponse à une lettre, resté fameuse, du 1er décembre 1915, directement adressée au général commandant en chef, il est autorisé à entreprendre des essais secrets.

Les premiers chars français sont livrés en décembre 1916. Engagés le 16 avril 1917, puis le 5 mai, ces modèles, manquant de maniabilité, de puissance de feu et de protection, connaissent un échec. L'apparition du char Renault, voulu par le général Estienne lui-même, permet aux armées françaises de disposer rapidement, et en masse, d'un matériel qui donne davantage satisfaction.

Général de division le 23 décembre 1918, surnommé << le père des chars >>, il devient à la fin de la guerre Gouverneur de Nice et Inspecteur des Chars de Combat. Retraité en avril 1922, il s'éteint à l'Hôpital du Val-de-Grâce, à Paris en 1936.

Parmi ses nombreuses publications, relevons en particulier: "Les forces morales de la guerre" en 1907, "La valeur militaire et l'aviation" en 1913.

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