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Publié par François Gervais


Les accord
s de Genève mettant fin à la guerre d'Indochine prévoyaient que les troupes françaises évacueraient dans les dix mois à venir tout le nord du 17e parallèle. Hanoï devrait être abandonné au Vietminh, le 9 octobre 1954. Les unités seraient ensuite regroupées à Haïphong. Pierre Darcourt rapelle ce que fut cette période dramatique pour les soldats.

Au Tonkin, la chute de Dien Bien Phu avait été ressentie avec une sombre tristesse et une colère sourde contre les responsables politiques, perdus à plus de 15 000 kilomètres. Mais elle n'ébranla pas le moral des unités et des hommes qui tenaient encore une grande partie du Tonkin. L'adversaire lui-même, dont les divisions avaient été durement éprouvées pendant les assauts coûteux de la "cuvette" avait du mal à combler les pertes, et craignait de s'aventurer à découvert sur les terres plates du Delta. Il redoutait une réaction qui serait fatale à son corps de bataille.

Peu à peu, cependant, l'incertitude et le doute insufflé par Paris et ses envoyés s'installaient. Nous n'avions plus les moyens de continuer cette guerre et la défaite était inéluctable.

Le général Ely venu inspecter l'Indochine avant d'en prendre le commandement se fait accrocher sèchement. Arrivé à Hanoï, il fait irruption dans la salle du grand briefing, réunissant les chefs de bureau de l'état-major et les patrons des grands commandements. Sans préambule, après s'être installé à cheval sur une chaise, il dit d'une voix froide: << Ce qui s'est passé le 7 mai et avant cette date ne me regarde pas. Ma mission est de sauvegarder le Corps Expéditionnaire. Quelqu'un a-t-il quelque chose à me dire ? >>


Après un silence, un colonel carré, trapu, sort des rangs, poussé par ses pairs et se campe devant Ely. C'est Vanuxem, vétéran des campagnes d'Italie et de France, trois séjours en Indochine et l'un des "maréchaux de De Lattre": << Pour nous, mon général, il n'y a que ce qui s'est passé ce jour-là et auparavant qui nous intéresse, parce que c'est de notre honneur qu'il s'agit. Huit années de guerre sans fléchir -avant vous. La gloire désespérée de nos frères d'armes qui sont allés au bout de leurs forces, de leur courage, et de leur sang jusqu'à la chute de Dien Bien Phu, le 7 mai dernier, cette date qui ne vous concerne pas. Oui, nous avons quelque chose à vous dire, mon général. Si vous n'êtes venus ici que pour être le syndic de notre honneur et vous préoccuper d'une sécurité dont nous n'avons rien à f..., nous n'avons pas besoin de vous. >>

Pâle, sonné par la dureté des propos de Vanuxem, le général Ely se lève et, sans un mot, sans saluer, quitte la salle.

Les soldats avaient grondé, mais tout allait se jouer à Genève où venait de s'ouvrir la conférence qui déciderait du sort de l'Indochine. Nommé le 3 juin 1954 haut-commissaire, le général Ely revient le 8 à Saïgon accompagné du général Salan, nouveau responsable des Affaires militaires. Les évènements se précipitèrent...

A Nam-Dinh, poste de commandement du colonel Vanuxem, quatre évêques de son territoire demandent à être reçus. Ils le sont dans l'épicerie, dégagée à cet effet, d'un vieux Chinois. Le plus ancien, Mgr Chi, évêque de Buichou, s'agenouille devant le colonel: << Nous vous demandons pardon. Nous avons cru oeuvrer pour l'indépendance de notre pays. Nous avions cru que le Viêt-minh menait le bon combat, mais il voulait seulement la perte de nos âmes. Encore pardon, cent fois, et nous vous demandons de sauver notre peuple. >>

Dès son arrivée, Salan est monté au Tonkin. Il ordonne la rétractation du dispositif militaire français autour de l'axe Hanoï-HaÏphong, dont la conservation est vitale en cas d'évacuation précipitée vers la Cochinchine déclenchée le 30 juin. Ce sera l'opération "Auvergne" avec l''évacuation de la ville de Nam-Dinh et des évêchés. Un succès qui en d'autres circonstances aurait pu être qualifié de victoire.

Une opération minutieusement préparée, un secret stictement gardé par quelques officiers à l'insu même des exécutants, et une liberté d'action totale laissée au commandant en charge de l'affaire expliquent cette réussite. Aux commandes, le général Cogny, le colonel Vanuxem et son adjoint, le colonel Galibert.

L'effectif des troupes engagées se monte à 60 000 hommes. Objectifs: ramener les approvisionnements, le matériel, les armes, les munitions qu'il ne faut pas perdre, protéger les biens et les personnes qui veulent échapper à l'emprise du Viêt-minh. Les groupes mobiles entrent en action, et en trois jours et trois nuits exécutent la mission. Les garnisons des évêchés catholiques sont repliées vers la mer.

Deux grandes unités viêts en approche, surprises par un retour offensif des groupes mobiles, tous feux réunis, se font enfoncer, canonner, étriller et se replient en désordre en abandonnant plusieurs centaines de morts sur le terrain.

Trois semaines plus tard, au terme de l'accord signé à Genève entre les belligérants, l'entrée en vigueur d'un cessez-le-feu général est fixée au 27 juillet. Alors les armes se taisent.

Hanoï, la capitale aristocratique du Tonkin s'enveloppait de tristesse. Le petit lac avec son pagodon et son eau grise était lugubre. Les marchandes de fleurs étaient parties, le grand théâtre était fermé. L'orchestre philippin du Rex avait pris l'avion pour Manille. Sur les trottoirs, les familles en instance de départ bradaient ce qu'elles possédaient de plus précieux. Des meubles, des ivoires, des jades, mais aussi des glacières, des vêtements, des machines à café.

Le 9 octobre, quittant la ville vide, son dernier commandant d'armes, le colonel d'Argencé, un vieux soldat aux cheveux blancs, en treillis, appuyé sur sa canne, traversa le dernier le Pont Doumer derrière les troupes qui décrochaient. Il s'était battu le 9 mars 1945 contre les Japonais qui lui avaient rendu les honneurs. Il avait de nouveau participé aux combats victorieux de décembre 1946. Des larmes coulaient sur son visage tanné.

Les grandes unités du Corps Expéditionnaire se regroupèrent quelques mois dans le réduit de Haïphong. Les troupes vietnamiennes furent envoyées les premières vers le Sud. Il ne resta plus ensuite que les Sénégalais, les Nord-Africains et la Légion. La garnison mettait sur pied des défilés impeccables, des matchs de boxe, des tournois de lutte, des compétitions de judo, des concours de tir. Elle réaménagea superbement des casernes délaissées depuis longtemps et bâtit même trois beaux stades.

L'important était de garder la face et d'entretenir le moral des troupes.

Un jour arrivèrent les prisonniers rescapés des camps de la mort viêt-minh. Des spectres, les os saillants, la peau terne, les yeux creux. Hébétés, perdus, en état de déficience, et effrayants. Après eux, affluèrent des réfugiés par milliers, par dizaines de milliers, par centaines de milliers. Nul besoin du colonel Lansdale, ni de la CIA, ni d'un service d'action psychologique. Malgré les drapeaux rouges, la police d'assaut, les exhortations des commissaires politiques viêt-minh, le Tonkin se vidait spontanément d'une partie de sa population qui marchait vers la mer. Huit cent mille catholiques, le chapelet autour du cou, des statues de la Vierge dans les bras, avaient déserté leurs villages, deux cent mille bouddhistes leurs temples, pour venir se mettre sous la protection des armes françaises. Deux cents cargos US les attendaient en baie d'A Long.

Après une prise d'armes et une brève cérémonie, les drapeaux français et vietnamiens furent amenés, et des fleurs fraîchement coupées, déposées sur les tombes. Les autorités et les derniers détachements de la garnison embarquèrent sur "La Ville de Haïphong". Accoudés au bastingage, ceux qui voyaient s'éloigner la côte nimbée dans la belle lumière du soir savaient qu'ils venaient d'assister à l'effacement d'un siècle de présence française au Vietnam. Ils partaient en gardant au fond d'eux-mêmes un sentiment de honte et d'amertume et des moments de gloire de huit années de guerre.

Il avait fallu ces derniers mois rendre au Viêt-minh des villes qu'il n'avait pas prises. Des ports modernes, des hôpitaux, des facultés, des aérodromes, un réseau de voies ferrées, les digues qui enserraient les fleuves et qu'ils n'avaient jamais construites. Trois mois plus tard, beaucoup de ceux qui avaient vécu ces jours terribles qui marquaient la ruine de la France en Asie, se retrouvaient dans les Aurès pour une nouvelle guerre de huit ans en Algérie...

Pierre DARCOURT
La Voix du Combattant 08-09-2009


PERTES HUMAINES de 1946 à 1954

Corps Expéditionnaire Français:

-
Tués au combat et disparus: 77 334
-
Blessés: 84 270

Remarques:

- 98% des tués appartenaient aux forces terrestres (la Marine a eu 300 tués, dont 27 officiers, l'armée de l'Air, 270, dont 60 officiers.
- Le nombre des officiers tués au combat ou disparus s'élève à 2 010.
-
La proportion des Légionnaires parmi les tués et disparus est très importante: 8 000 tués au combat et 3 000 disparus.
- Pertes enregistrées parmi les Nord-Africains et les Africains: 4 000 tués, et 2 500 disparus.

Date d'entrée en vigueur du cessez-le-feu: 27 juillet 1954.

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