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Publié par François Gervais


Au cours de la Seconde Guerre mondiale, lorsque, durant plus de quatre ans, la France fut occupée par les Allemands d'abord en partie, puis, à partir du 11 Novembre 1942, en totalité, la population fut rationnée, et ne reçut qu'une quantité de nourriture nettement insuffisante. Comment vivre dans de pareilles conditions?
C'est alors qu'apparut le "marché noir", ou marché illégal, permettant aux Français qui avaient de l'argent ou des produits à échanger contre de la nourriture, de pouvoir se nourrir de façon plus ou moins normale. Les pauvres gens, qui ne pouvaient ni acheter des vivres au double ou au triple de leur valeur légale, ni procéder au moyen du troc à l'acquisition de suppléments de nourriture, ni recevoir des colis faliliaux envoyés par des paysans à leurs parents vivant en ville..., perdirent, peu à peu, leurs forces et leur santé. Ainsi, la mortalité s'accrut de façon effrayante dans les régions industrielles durant l'occupation allemande.

1. LES CAUSES DU MARCHE NOIR.

Les causes principales du marché noir furent: la raréfaction des arrivages en provenance de l'étranger (principalement de nos colonies), la diminution de la production agricole française, résultant du manque d'engrais, d'essence pour les tracteurs et engins de récolte, etc., enfin et surtout, la part croissante que l'Allemagne se réserva sur l'ensemble des produits consommables se trouvant en France. De cet ensemble de faits découla une diminution progressive des rations alimentaires allouées par le gouvernement de Vichy aux consommateurs. Sous peine de se résigner à une mort lente, les Français furent donc contraints de s'adresser coûte que coûte, aux paysans ou aux trafiquants du marché noir pour pouvoir survivre.

CAUSES DE LA RAREFACTION DES VIVRES EN FRANCE A PARTIR DE L'AUTOMNE DE 1940.

Après notre défaite, en juin 1940, les Français s'aperçurent, peu à peu, que les produits alimentaires devenaient de plus en plus rares chez les détaillants. Les causes de cette raréfaction des vivres étaient multiples. 

1°) DIMINUTION DES ARRIVAGES PAR VOIE DE MER.

Tout d'abord, nombre de produits consommables ou indispensables à notre industrie provenaient de l'étranger. Au moment où toute la navigation est, sinon stoppée, du moins difficile, la France métropolitaine découvre qu'elle recevait chaque année, en moyenne, de 7 à 8 millions d'hectolitres de vin d'Afrique du Nord, que 600 000 tonnes d'arachides partaient de Dakar vers les ports de l'exagone, que le cacao, les bananes, l'huile de palme, le riz, le sucre, le caoutchouc arrivaient de nos colonies lointaines, la viande d'Amérique du Sud, le blé du Canada, l'essence du Moyen-Orient, la pâte à papier de Finlande, le charbon d'Allemagne, et la laine d'Australie.

Or, la marine de commerce française est gênée dans son activité par le blocus intermittent que la Royal Navy applique aux côtes françaises depuis le 31 juillet 1940: celui-ci n'est guère mis en pratique le long de nos côtes méditerranéennes; en revanche, des navires français traversant l'Atlantique sont parfois arraisonnés par des navires de guerre britanniques. En outre, nos ports de l'Atlantique sont occupés par l'armée allemande et sont pratiquement fermés aux navires français.

La pêche pourrait peut-être s'ajouter aux ressources de la France métropolitaine. Mais l'anecdote suivante montre qu'on ne peut guère compter sur les produits de l'océan: En novembre 1940, Bordeaux recevra sept navires morutiers dont la pêche importante (120 000 quintaux) alimentera, pendant de longs mois, un fructueux marché noir de la morue. En avril 1941, le "Notre-Dame-du-Châtelet", le "Martin-Pêcheur", l'"Izara", le "Bassilour", le "Mandiana", le "Cancalais" et l'"Angélus" reprennent la mer. Mais il ne reviendront pas au port. Le premier sera coulé par les Anglais, les autres capturés, et Bordeaux, comme tous les ports de l'Atlantique, ne connaîtra plus d'autres navires que les sous-marins et croiseurs allemands.

2°) DIVISION DE LA FRANCE EN DEUX ZONES.

La division de la France en deux zones coupées par une ligne de démarcation, infranchissable aux grosses quantités de marchandises, gêne terriblement la reprise de la vie économique et l'alimentation normale de ces deux groupes de départements. Voici pourquoi:
Zone occupée: les deux tiers de la France, soit 49 départements. Avec 25 000 communes et 28 millions d'habitants, ils représentent 80% du potentiel économique de la France.
Zone libre: une quarantaine de départements avec 14 000 communes et 14 millions d'habitants.

Cette démarcation suscite dans le présent de terribles difficultés. Elle apparaît déjà comme une vis de pression. Entre les deux zones, la barrière n'est franchissable ni pour les personnes ni pour les marchandises: le laissez-passer, ou Ausweis, exige de nombreuses formalités. Tout voyageur franchissant la ligne sans permis est soumis à des peines de prison variables. La zone libre produit du vin, des fruits, des légumes; mais les denrées alimentaires essentielles: céréales, viande, produits laitiers, sucre, se trouvent dans la zone occupée.

Ainsi, la zone libre manquera de blé, de sucre, de pommes de terre, de charbon, d'orge et d'avoine, tandis que la zone occupée sera privée de vin, d'huile et de savon. Le trafic par chemin de fer entre les deux zones est suspendu après la défaite de juin 1940. Les divers gouvernements qui se succéderont à Vichy, durant l'occupation allemande, devront donc lutter pour obtenir des vainqueurs, que la ligne de démarcation s'entrouvre pour laisser passer, dans les deux sens, des vivres pour les populations et les matières nécessaires à l'industrie.

Ajoutons que la situation économique de la France après l'armistice a été aggravée par les Allemands par plusieurs mesures, décidées par eux seuls:
a) L'Alsace-Lorraine, c'est-à-dire les trois départements de la Moselle, du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, sont annexés au "Grand Reich Allemand".
b) Les départements du Nord et du Pas-de-Calais sont rattachés administrativement au gouvernement militaire allemand de Belgique. Une nouvelle frontière douanière est établie: elle est reportée à la Somme.
Pendant trente-trois mois, les exédents en céréales et en sucre (du Nord et du Pas-de-Calais) partiront directement en Allemagne, et ne pourront donc pas servir au reste de la France.

3°) BAISSE DE LA PRODUCTION AGRICOLE DE LA FRANCE.

De 1940 à 1944, les surfaces cultivées diminuent de 16% pour le blé, de 22% pour les betteraves sucrières, de 29% pour l'avoine et l'orge. Elles n'augmentent sensiblement que pour les légumes frais et pour les cultures oléagineuses (colza, oeillette, navette) où elles passent de 9 000 hectares à 267 000.

Quant aux récoltes, comment ne diminueraient-elles pas dans un pays où les engrais font défaut ainsi que les machines neuves, l'essence, les semences sélectionnées, et jusqu'aux fers à chevaux depuis que l'armée allemande s'est emparée des stocks de l'unique usine de Duclair à son propre compte (beaucoup d'unités allemandes étaient de types hypomobiles). Faut-il s'étonner, dans ces conditions de pénurie généralisée, de voir la production se stabiliser difficilement pendant quatre ans, à des chiffres éloignés de 25% au moins de ceux d'avant guerre?

Aux causes de la baisse de la production agricole indiquées ci-dessus, il faut ajouter le grand nombre de jeunes paysans demeurés en Allemagne comme prisonniers de guerre. Dans certaines fermes françaises, il n'y a plus pour travailler la terre que des femmes, des enfants et des vieillards.

4°) CE QUE LES ALLEMANDS PRENNENT EN FRANCE.

A partir de juin 1940, l'armée allemande d'occupation réquisitionnera en France d'énormes quantités de nourriture devant servir, non seulement à nourrir ses troupes, mais aussi les populations civiles d'Allemagne; plus tard, la France nourrira, de plus, en partie les troupes engagées sur le front de l'Est. Lorsqu'on effectuera le recensement des denrées emportées (achats amiables, prises de guerre, réquisitions), on arrivera, pour la période allant de juin 1940 à juin 1944, à 2 845 000 tonnes de blé (la moitié d'une récolte annuelle) et presque autant d'avoine, 845 000 tonnes de viande (soit plus que la consommation de 40 millions de Français pendant l'année 1941), 711 000 tonnes de pommes de terre, 220 millions d'oeufs, 750 000 chevaux, etc.

Ajoutons qu'en plus des achats officiels effectués par les Allemands  -ils doivent, en théorie, être faits en présence d'un fonctionnaire français, qui a le droit de discuter les prix avec les fournisseurs-  les occupants ont multiplié, à Paris comme en Province, les organismes civils ou militaires qui achètent directement au marché noir. Les prix ne comptent pas pour ces intermédiaires, avides de faire fortune en quelques mois et à qui les complicités ne manquent pas. La plupart ont déguisé leur nom. L'Espagnol Macias se fait appeler Jean Bell, Wirstch le Luxembourgeois, Dubois, et, sous le nom d'Otto, se cache le colonel Brandel.

Le "Bureau
 Otto", créé en 1941 à Paris par le colonel Brandel, le major Perschel et le capitaine Radoecke, a bientôt à sa disposition, pour ses 200 employés, non seulement les bureaux de la rue Adolphe-Yvon, mais aussi les docks de Saint-Ouen où il entrepose les cuirs, puis ceux de Saint-Denis pour les métaux, de Nanterre pour l'outillage, ainsi que le Fort de Satory pour les bicyclettes. Les Allemands n'acquièrent pas, en effet, que des produits alimentaires. Leurs achats massifs ont pour effet de faire monter les prix.

Louis Saurel
Histoire pour tous N° 84 / 04-67

Fin de la première partie. A suivre: Le rationnement

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