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Publié par François Gervais


Comme conséquences de la diminution des vivres en France, la faim se fait sentir dans notre pays dès le mois d'octobre 1940. Les queues pour le ravitaillement finissent par absorber le plus clair du temps des ménagères françaises. Elles apparaissent à l'état encore embryonnaire dans l'été 1940. Au cours de l'hiver, sous le froid, les files s'allongent. C'est là, dans les réflexions moroses que provoque cette corvée, que l'on peut apprécier le degré de désespoir et de fatigue de la population.

2. LE RATIONNEMENT.

Dans l'intention d'aboutir à une répartition équitable des vivres, le gouvernement de Vichy établit donc le rationnement suivant dès 1940:
- Pain: 250 grammes par jour.
- Viande: 180 grammes par semaine.
- Matières grasses: 15 grammes par joiur.
- Fromage: 40 grammes par semaine.
- Sucre: 500 grammes par mois.
Si l'on étudie ces chiffres, tout de suite une remarque s'impose. Dès le mois de septembre 1940, la ration quotidienne ne représente que 1 800 calories. Or, 3 000 à 3 500 calories sont nécessaires pour un homme menant une vie sédentaire; 4 000 à 5 000 calories pour un travailleur de force. De l'avis même des Allemands, 1 700 calories constituent << un régime de famine lente conduisant à la mort >>. Il est à noter que ce sont les Allemands qui, les premiers, ont commencé à établir en France le rationnement dès le mois de juin 1940.

Dans l'ensemble, les rations, surtout celles de viande, auront tendance à diminuer fortement au cours des années d'occupation. C'est ainsi que la consommation quotidienne de viande, à Paris, tombera à 20 grammes en 1942! Ajoutons, en outre, que certaines rations sont parfois théoriques; car en fait, il arrivera souvent que certains tickets de viande ou d'autres produits ne pourront pas être "honorés", par suite d'un ravitaillement insuffisant.

On institue, pour commencer, des jours sans viande: les mercredi, jeudi et vendredi, mais c'est le 25 novembre 1940 que les boucheries bordelaises affichent, pour la première fois, le fatidique: << Fermé faute de viande >>. Bientôt, il faut s'inscrire chez un boucher, ce qui a pour but de décourager les clients qui battent le pavé et vont de boutique en boutique. Un jour, on sert vingt-cinq personnes, un autre jour cinquante...

LE RATIONNEMENT DANS LES RESTAURANTS.

Les restaurants ont été divisés en quatre catégories:
- A) de 35,10 francs à 50 francs
- B) de 25,10 francs à 35 francs
- C) de 18,10 francs à 25 francs
- D) de 18 francs ou d'un prix inférieur à 18 francs
Le service à la carte est supprimé. Les clients n'ont plus le choix qu'entre quatre sortes de repas. Les hors-d'oeuvres doivent être servis froids et ne peuvent comprendre ni poissons, ni oeufs. Le beurre et le sucre ne sont plus laissés à la libre disposition des consommateurs. Enfin, chaque client ne peut boire que 20 cl de vin. Les restaurateurs et les consommateurs qui ne respectent pas les règlements en vigueur peuvent être frappés de peines allant de six jours à deux mois de prison, et de 16 francs à 2 000 francs d'amende.

Pour tout l'ensemble de ces restrictions, les Français ne peuvent donc subsister qu'en se procurant des vivres supplémentaires. Mais où les trouver? Comment les acquérir? La préoccupation de manger devient une obsession. Les appartements particuliers se transforment en poulaillers et en clapiers; on élève des lapins sur son balcon, des poules errent dans les cuisines et, le Parisien fait de la culture maraîchère dans des pots ou dans des caisses. Les grandes administrations font de même. Au Bois de Boulogne, au Bois de Vincennes, au Luxembourg, les pelouses sont défoncées, et l'horticulture fait place à la culture potagère. Mais ces solutions de fortune ne donnent pas de grands résultats. Coûte que coûte, les Français sont contraints pour survivre de s'adresser au marché noir...

LES PETITS PELERINS DU MARCHE NOIR.

A cette époque, il n'y a presque pas d'automobiles sur les routes. Les vivres que l'on vend au marché noir ne peuvent donc pas venir en camions dans les villes. C'est principalement par le train et au moyen de bicyclettes que les produits alimentaires sont transportés de la campagne dans les centres, où sont les traficants du marché noir. Chaque jour, par centaines, ils quittent Paris avec des valises assez légères qui ne contiennent que des objets, tissus, ustensiles, clous, etc.à troquer, et qu'ils rapportent deux ou trois jours plus tard pleines de denrées substantielles: beurre, viande, salaisons.

Leur voyage ne vas pas sans aventures, incidents, ou accidents. Le retour, surtout, est dangereux. Les gares et les routes provinciales sont surveillées par la maréchaussée. Les gendarmes français ne sont pas toujours bons enfants, il s'en faut, d'autant plus qu'en province ils ont conscience de défendre leurs nourritures locales contre les écumeurs parisiens, et les autorités allemandes se mêlent parfois de leur prêter main forte. Sur les quais, dans les trains en marche, pandores et uniformes verts interviennent brusquement, et font ouvrir les valises trop gonflées. Les pèlerins du marché noir, quand ils le peuvent, préfèrent nier qu'elles leur appartiennent; abandonnées par leur possesseurs, le contenu de ces trafics vont alors réjouir les corps de garde.

Une fois hors de la gare, le petit démarcheur du marché noir n'est pas encore certain de sortir sain et sauf de cette aventure quotidienne. Les abords des gares constituent une zone internationale où employés de l'octroi, contrôleurs du ravitaillement, gendarmes, policiers français, allemands, en civil, en uniforme, se sont donnés rendez-vous. Son franchissement est hasardeeux et mille ruses sont employées. La plus subtile ne manque pas de saveur: elle consiste à obtenir d'un soldat de la Wehrmacht qu'il porte le bagage suspect pendant la traversée de la gare, le dédouanant ainsi, par sa seule présence, auprès des surveillants de toutes espèce. Les dames âgées, les jolies femmes, les hommes même qui savent parler le langage, parfois chiffré, qu'il convient de parler aux "Fridolins", réussissent souvent cette manoeuvre audacieuse. Mais quand ils ont repris leur valise, il ne l'on pas encore sauvée; un barrage dans une rue, un contrôle dans le métro, peuvent la perdre et leur porteur avec elle.

Les nombreuses arrestations découragent les petits démarcheurs du marché noir. Alors les trafiquants organisés embauchent des chômeurs ou des gens sur le point de le devenir. L'écrivain Maurice Sachs, qui a participé à ses dangereuses expéditions, à fait, dans son livre "La Chasse à courre", le récit de ses aventures.

Un jour, il se rend de Paris à Vendôme en compagnie d'un ami. Porteurs de valises vides, il ne descendent pas dans la gare de Vendôme, mais dans la station précédente pour échapper à la curiosité des contrôleurs du ravitaillement. A pied, les deux hommes gagnent la ville, puis vont frapper à une certaine porte... Celle-ci s'ouvre. C'est l'arrière-boutique d'un boucher qui nous remet nos valises pleines en échange de nos vides, et reçoit son dû à raison de 70 francs par kilo. Nous sortons à pas feutrés, la marchandise bien lourde aux bras; nous atteignons une maison particulière où l'on nous ouvre. Nous y passons la nuit. Les deux amis ouvrent alors les valises, afin que << la viande prenne l'air >>; puis ils dorment quelques heures. Dès l'aube, ils repartent, achètent la complicité d'un porteur à domicile, afin d'éviter l'octroi de Paris. Sauvés! Mais pour combien de temps?

LES REGIONS D'ACHATS CLANDESTINS ET LES BENEFICES DES TRAFIQUANTS.

Les professionnels du marché noir ne vont pas, au hasard dans la campagne, chercher les vivres dont ils ont besoin. Certaines régions leur fournissent régulièrement tel ou tel produit; les prix d'achat permettent aux trafiquants de très substantiels bénéfices.

Ils vont acheter les pommes de terre à 3 francs le kilo dans la Vienne, 4 ou 5 francs dans la région liloise, et les revendent de 12 à 15 francs à Bordeaux ou à Paris.

Ils vont acheter le jambon dans l'Aube, le payent 180 ou 200 francs le kilo, et le revendent 1 000 francs à Lyon.

Les oeufs, qui viennent au deuxième rang pour la fréquence des contraventions, sont payés de 20 à 35 francs la douzaine dans les régions de productions, et revendus de 96 à 120 francs aux Lillois, 180 francs aux soldats allemands, et 240 francs aux Belges.

LES REVENDEURS DU MARCHE NOIR.

Quand les produits alimentaires sont arrivés dans les grands centres villes, il faut les revendre au détail. Ce sont principalement des concierges, des garçons de café, des coiffeurs et des coiffeuses, qui écoulent les vivres vendues au marché noir.

Comme le raconte avec humour Pierre Audiat... ce n'est pas chez le charcutier que vous vous procurez le jambon, mais chez le coiffeur. Ce beurre clandestin (qu'il ne faut pas confondre avec le beurre vendu en dessous, ou plus exactement en arrière de la boutique, qui provient de la "gratte" faite sur les contingents alloués par le ravitaillement), votre crémier l'ignore, mais la concierge de telle rue, tel numéro, mais le marchand de couleurs du coin, vous en céderont peut-être, s'ils vous connaissent ou si vous venez de la part d'un d'un ami dont on vous a murmuré le nom mystérieux.

Il y a même des revendeurs du marché noir qui pratiquent presque ouvertement leur métier. C'est ainsi qu'en 1944, on vend "à la sauvette", dans les couloirs du métro, des harangs saurs à 10 ou 12 francs pièce, ainsi que des champignons blancs à 80 ou 100 francs le kilo. Et les acheteurs se disputent ces vivres...

Louis Sa
urel
Histoire pour tous N° 84 / 04-67

Fin de la seconde partie. A suivre: Le marché noir établi.

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