Publié par François Gervais


3. LE "MARCHE NOIR" ETABLI.

LE MARCHE NOIR FRANCO-ALLEMAND ou "GROSS-MARCHE NOIR".

Le seul marché noir qui jouisse d'une totale impunité est celui organisé par les Allemands eux-mêmes. Le "gross-marché noir", qui englobe non seulement les denrées alimentaires y compris les plus rares: café, conserves, sucre, chocolat, liqueurs, mais aussi toutes les matières contingentées: textiles, cuirs, carburants, alcools industriels, métaux ferreux et non ferreux, est fondé sur une association, tacite ou explicite, entre des Parisiens qui sont les capitalistes de l'affaire et des Allemands, souvent haut placés, qui font figure de grossistes non spécialisés.

Eux seuls sont capables de dérouter un wagon, d'introduire dans la capitale un camion que son immatriculation allemande et ses conducteurs en uniforme mettent à l'abri de tout contrôle, de puiser dans des stocks réquisitionnés, et de livrer la marchandise, munie de tous les papiers nécessaires. Naturellement, ils n'agissent point par philantropie et dans l'intention de restituer aux Français une faible partie de ce qu'ils prennent.

L'avidité est, ordinairement, le ressort de leur activité commerciale; un coup de téléphone, une signature leur font gagner des millions de francs, mais les acheteurs ont encore une marge telle qu'ils deviennent rapidement millionnaires; certains se vantent, entre deux vins, d'encaisser un million de bénéfices nets par jour.

Si les Allemands permettent à certains grands patrons français du marché noir de s'enrichir rapidement, ils les tiennent à leur merci. Ils peuvent, quand ils le veulent, les dénoncer aux autorités françaises ou allemandes. En échange de leur aide et de leur bienveillance, les Allemands exigent de leurs complices français des renseignements économiques et politiques, dont la Gestapo ou le grand état-major de la Wehrmacht tireront parti. Quand les patrons français du "gross-marché noir" ont gagné un nombre respectable de millions, une question se pose pour eux: que faire de cet argent? En quelles valeurs investir ces capitaux?

Les achats d'immeubles sont dangereux, car le fisc surveille ces transactions. Ils pourraient acquérir des bons du Trésor, qui permettent aux acheteurs de demeurer anonymes. Mais ils préfèrent acheter des objets d'art, notamment des tableaux, des fourrures, et surtout, des devises étrangères (livres sterling, dollars, etc.), ainsi que de l'or et des diamants. Devant les nombreuses demandes, les cours de ces valeurs montent très rapidement. C'est ainsi qu'à l'Hôtel Drouot, de beaux tapis d'Orient sont vendus 100 000 francs pièce, des dessins de Fragonard 200 000 francs; en 1943, la zibeline atteindra un demi-million et même plus...!

LES RESTAURATEURS ALIMENTES PAR LE MARCHE NOIR.

Les profiteurs du marché noir ou les gens ayant des gros revenus peuvent manger tout ce qu'ils veulent dans certains restaurants ravitaillés par le marché noir. Là, on n'exige aucun ticket. En revanche, le prix des repas ferait frémir un ouvrier, qui, pour huit ou dix francs mange dans un "Resco" (restaurant communautaire). Par exemple, au "Restaurant des Artistes" rue Lepic, le 25 décembre 1940 pour une table de 4 personnes, 400 francs sont demandés. Pour ce prix là, vous mangez des huitres, un boeuf mode et un fromage, le tout arrosé d'un vin de Crépy. 

LES NOUVEAUX RICHES.

Simple calcul: la serveuse d'un petit bistrot de 4e catégorie (D) qui pratique le marché noir, sert vingt-cinq clients à midi et vingt-cinq clients le soir. Le prix moyen du repas étant de 400 francs, sur lequel elle touche 10%, cette serveuse emporte chaque soir à la fin de son service 2000 francs de salaire, auquel il faut ajouter les pourboires. Et bien entendu, elle est nourrie. En 1943, une enquête effectuée du 1er juin au 5 juillet, par l'Institut Dourdin (les premiers sondages), auprès de 2 600 foyers d'assurés sociaux de Paris et de la banlieue parisienne, sur ce que gagne en moyenne, par mois, un foyer: 2 266 francs, soit 876 francs par personne. Or, 876 francs, cela représente en 1943, le prix de deux kilos de beurre au marché noir!...

Jusqu'en 1943, les autorités allemandes et françaises se montrent bienveillantes envers cinq restaurants de grand luxe: "Maxim's", "La Tour d'Argent", "Lapérouse", "Drouant" et "Carton". Là, plus de limitation au nombre de plats servis et à la composition des menus. Il suffit de payer une taxe de 10% sur l'addition (dont le produit va au Secours National), pour avoir le droit de faire ouvertement ripaille. Ce privilège, quel qu'en soit le prix, finira cependant par apparaître scandaleux, et l'arrêté instituant la libre bombance sera rapporté. Quelle ambiance règne dans ces restaurants destinés aux profiteurs du Régime ou du marché noir? Aucune restriction pour cette clientèle de nouveaux riches. On traite entre amis uniquement au champagne, les vins les plus fins coulent à flot. Le "richard" triomphe dans l'Ordre Nouveau. Avec de l'argent, beaucoup d'argent, on peut toujours s'en fourrer jusque là, pendant que des ménagères font des heures de queue sous la neige pour décrocher un tronçon de rutabaga. On se donne bonne conscience en disant humblement: << Je suis écoeuré, mais je m'empiffre tout de même, ce sera pour les jours "sans" >>.

LE MARCHE NOIR DES PAUVRES.

Les travailleurs, qui gagnent mille à deux mille francs par mois, ne peuvent évidemment pas se payer des repas à 400 francs. Selon l'enquête Dourdin, ces pauvres gens, qui, en France, représente l'énorme majorité de la population, consacrent 71% de leur budget (contre 62% en 1940) à l'achat des vivres. Ils diminuent leurs dépenses habituelles réservées à l'habillement, à l'éclairage et au chauffage pour pouvoir manger, c'est-à-dire pour continuer à subsister.

Dans cette masse de consommateurs insuffisamment payés pour pouvoir acquérir les vivres indispensables pour exister, 71% n'achètent jamais au marché noir. Ce qui leur manque, ils se le procurent par le moyen des colis familiaux. Ceux-ci sont autorisés par le ravitaillement. En théorie, ce sont des paysans qui envoient des produits alimentaires à des parents citadins. Souvent, ce sont seulement des amis des cultivateurs qui reçoivent cette manne indispensable. Mais, bien vite, la décision gouvernementale, en date du 25 août 1941, est détournée de son but...

De véritables agences commerciales se constituent un peu partout. De braves paysans se retrouvent parents de citadins, qui leurs étaient hier, totalement inconnus! Les colis familiaux ne sont plus que l'antichambre du marché noir, et l'on estime à 300 000 le nombre de Parisiens qui en auront été, quotidiennement les bénéficiaires. Aussi, le 13 octobre 1941, le gouvernement réglemente-t-il le poids (pas plus de 50 kilos), et la composition de ces colis qui ne devront comporter ni farine, ni pommes de terre, ni légumes secs, ni matières grasses. Sont autorisées les fruits frais, les légumes, le poisson, le gibier (5 kilos), les volailles ou lapins (3 kilos), et les oeufs à concurrence de deux douzaines.

Jusqu'à la fin de l'année 1943, les pauvres gens voient leurs repas améliorés grâce aux colis familiaux, mais, en 1944, les communications entre Paris et la Province deviennent de plus en plus difficiles, ce qui a pour effet de raréfier l'arrivée de ces colis dans la capitale. Ce que les ouvriers et les petits bourgeois achètent au marché noir, ce sont, avant tout, des cartes de pain, et, en second lieu, des pommes de terre. C'est surtout en 1944, que le commerce clandestin des cartes de pain se développe, et acquiert une formidable ampleur. On distinguait deux sortes de cartes, les fausses, qui avaient été imprimées dans quelques ateliers clandestins et dont le prix ne dépassait pas 150 francs, car elles étaient fréquemment refusées par les boulangers, et les "volées", dont l'authenticité n'était point contestable, puisqu'elles avaient été dérobées aux services du ravitaillement. Celles-ci montèrent jusqu'à 400 francs, mais leur prix moyen fut de 300 francs.

Louis Saurel
Histoire pour tous N° 84 / 04-67

Fin de la troisième partie. A suivre: Les tentatives de répression du marché noir.

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Online Scams 26/08/2014

There were many consequences of the World Wars and The Black Market is one trend that flourished in the society post war. The sharing here is totally dedicated to the war history and sharing some rare images and pictures of war times.

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