Publié par François Gervais


4. LES TENTATIVES DE REPRESSION DU MARCHE NOIR.

Le marché noir étant devenu un besoin pour les consommateurs français, le nombre des procès-verbaux, frappant les infractions aux règles officielles du ravitaillement, ne cessera d'augmenter. C'est ainsi qu'il passera de 27 528, en 1940, à 214 016 en 1941, puis à 379 405, en 1943. Les sanctions pécuniaires atteignent 1 214 000 000 de francs en 1943. Plus de 4 000 Français en 1942, plus de 8 000 en 1944 sont condamnées à la prison pour marché noir. De 511 en 1940, le nombre de magasins fermés par autorité judiciaire passe à 1 763 en 1942 et à 4 339 en 1943...

A côté des faussaires arrêtés et justement punis, des trafiquants ou des stockeurs condamnés, il y a toute l'armée des petites gens que l'on pourchasse, au nom de lois et d'arrêtés, qui se chevauchent et qu'ils ignorent, pour un oeuf gobé, un verre d'alcool avalé. A côté de 7 440 voleurs de colis dans les gares jugés en correctionnelle en 1943, il y a cette femme de 23 ans, que la gendarmerie de Bolbec arrête pour avoir utilisé les tickets d'alimentation de son bébé mort un mois plus tôt...

A côté de ce marchand de fromages parisien qui a vendu, en mars 1941, 980 kilos de gruyère à 50 francs au lieu de 21,50 francs, 66 kilos de parmesan à 70 francs au lieu de 40 francs, et qui entreposait dans son arrière-boutique 144 meules de gruyère, une meule de parmesan, plusieurs douzaines de fromages de chèvre..., il y a cette femme qui, à Saint-Jean-Lespinasse (Lot), fabrique avec le lait de son unique chèvre, des Cabécous, petits fromages odorants, qu'elle vend 20 sous pièce à Saint-Céré. Cette fermière ignore, comment le saurait-elle, que, pour son infime commerce, il lui faut une carte d'autorisation du Comité Interprofessionnel laitier. Le Tribunal correctionnel de Figeac la condamne donc, pour vente irrégulière de fromage, à 200 francs d'amende!... c'est peu direz-vous, mais pour une fille de la campagne, une fille ignorante, éberluée, qui ne comprend rien à la justice, c'est la honte et le déshonneur.

Une condamnation aussi mesquine aboutira en 1941, à un suicide. Louis Lalande, grand mutilé de la Première Guerre mondiale, boulanger à Thenon (Dordogne), voit sa boutique fermée pour quinze jours, car, une fois, pour rendre service à un paysan qui ne peut revenir le lendemain, il lui a vendu du pain frais. Seule la vente de pain rassis est autorisée. Se jugeant déshonoré, le malheureux Lalande se donnera la mort.

LES PROCEDES HYPOCRITES DE CERTAINS CONTRÔLEURS DU RAVITAILLEMENT.

Ce qui révolte nombre de Français, c'est la façon de procéder de certains contrôleurs du ravitaillement. L'un d'eux, par exemple, entre dans une boulangerie et murmure à l'oreille de la boulangère: << Je n'ai plus de tickets, mais j'ai trois enfants à la maison. Ne pourrait-on pas s'arranger ? >>. Compatissante, la boulangère vend du pain à celui qu'elle prend pour un père de famille dans le besoin et se voit aussitôt dresser une contravention.

Ou bien dans une épicerie, un inconnu demande, sans ticket, tel ou tel produit, en disant qu'il paiera ce qu'on lui demandera. L'épicier s'exécute. Au moment de régler ses achats, le faux client présente sa carte d'agent du contrôle économique et, à son tour, annonce au commerçant qu'il sera traduit devant un tribunal. Cette escroquerie morale déplait fort, elle s'apparente aux méthodes de l'espionnage et de la Gestapo.

Certains tribunaux retiennent même la provocation comme une excuse absolutoire. Ils ont raison: la provocation des agents du contrôle économique ne dédaigne pas d'utiliser la misère et la faim des enfants, de faire appel aux bons sentiments, de donner, en somme, l'impression au commerçant qu'il gagnera tout en rendant service. Il y a là une étrange bassesse de coeur.

L'une des choses les plus recherchées par les détenus est le paquet de cigarettes. A Drancy, un paquet ne vaut pas moins de 200 francs. Parfois, le cours monte jusqu'à 500 francs. Il faut, en effet, acheter la complicité des gendarmes. La veille d'un départ pour l'Allemagne, six futurs déportés STO, se cotisèrent pour acheter en commun une cigarette. Chacun d'eux eut droit à quelques bouffées.

LES VILLES OU L'ON MANGE LE MOINS.

En 1944, le Service national des Statistiques entreprend une longue enquête portant sur trois périodes: du 24 janvier au 6 février; du 22 mai au 4 juin; et du 25 septembre au 8 octobre. Quand ce travail est achevé, on apprend que la ville où l'on a mangé le moins durant l'occupation est Toulouse; la moyenne quotidienne ne dépasse pas 1 800 calories, du 24 janvier au 6 février 1944. Il y a pire: durant cette période, certaines familles toulousaines ont subsisté avec seulement 1 270 calories! D'après l'enquête, les villes où l'on mange le moins en France, en 1944, sont Dijon, Lyon, Marseille, Montpellier, Nancy, Orléans, Reims et Toulouse.

En revanche, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Limoges, Rennes, Rouen et Lille, qui se trouvent, soit au coeur d'une région agricole, soit près de celle-ci, ont un ravitaillement en vivres bien supérieur à celui des villes précédemment citées.

Paris est une ville à part: l'importance du marché noir est telle, que la capitale est parmi les centres les mieux ravitaillés, du moins pour les consommateurs qui peuvent payer les prix réclamés par les trafiquants.

LE RAVITAILLEMENT EN FRANCE LORS DE LA LIBERATION.

Quand, après le 6 Juin 1944, la bataille de Normandie est engagée, le ravitaillement de la capitale devient très difficile: les voies ferrées sont, soit bombardées par l'aviation anglo-américaine, soit coupées par la Résistance. Reste le ravitaillement par camions... Mais l'essence manque, malgré les efforts de M. de Staël, qui détourne, au profit de la ville de Paris, une partie du carburant attribué aux Allemand.

Malgré cela, des camions, envoyés par Pierre Taittinger, président du Conseil municipal de Paris, bravent les bombardements et ravitaillent, tant bien que mal, la capitale. C'est alors qu'apparait un nouveau marché noir, alimenté par... la Wehrmacht.

Les vendeurs n'étaient autres que les soldats pillards de l'armée allemande. Ceux-ci, refluant du front, prenaient soin, en effet, de prélever un viatique dans les fermes normandes et regagnaient Paris avec leurs camions bourrés de marchandises. En certains points, telles les Portes de Paris, l'Ecole militaire, ou la Place de la Madeleine, les ménagères, chez qui la faim l'emportait sur le patriotisme, guettaient l'arrivée des convois venant de l'Ouest et cherchaient à profiter de l'aubaine: le beurre était cédé par les trafiquants en uniforme à 200 francs le kilo, le fromage, denrée précieuse dans une ville assiégée, au même prix; les volailles, volées à leurs propriétaires, s'échangeaient contre des billets.

On voyait des soldats promener des sacs grouillants d'où parfois le cou d'une oie émergeait. Pour obtenir ce précieux volatile, il fallait payer 1 500 francs. A ce taux, le patriotisme l'emportait sur la faim, et la foule regardait d'un oeil réprobateur le Parisien qui marchandait avec le "feldgrau". Seulement, une fois ces vivres achetées au nouveau marché noir, comment les faire cuire? Non seulement le gaz est souvent coupé (on en vint à ne plus accorder que deux demi-heure par jour, à l'heure des repas), mais il est si pauvre et de si mauvaise qualité, qu'il chauffe très peu. Alors on fait cuire les aliments comme on peut avec des combustibles de fortune. On va même jusqu'à utiliser des boules de papier au préalable mouillées, comprimées et séchées, dont cette experte préparation ralentit la combustion.

Quand commence la semaine de la Libération de Paris, le pain vient souvent à manquer. On verra alors cette scène irréelle: rue Soufflot, trois hommes commencent à dépaver la chaussée pour faire une barricade: au carrefour Médicis, les Allemands qui tiennent un bastion avec des tanks, les regardent sans intervenir. Et au centre, sur le trottoir, une longue queue à la porte d'une boulangerie, et plus loin, rue Saint-Jacques, on entend crier: << Plus de pain ! >>. Quand sévit une pareille détresse, le trafiquant du marché noir est roi. A Paris, au mois d'août 1944, le kilo de beurre vaut 1 000 franc, alors qu'il ne "coûte" que 30 francs au Mans et que, dans le Cantal, on est contraint de le stocker, faute d'acheteurs.

Louis Saurel
Histoire pour tous N° 84 / 04-67

Fin de la quatrième partie. A suivre: Les effets du marché noir

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