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Publié par François Gervais

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20 heures, 6 Juin 1944: Le "Mur de l'Atlantique" est percé. Engagé six mois plus tôt par l'agence Reuter, Charles Burchill Lynch, 24 ans, débarqué le matin même à Juno Beach, est le plus jeune correspondant de guerre présent. Dans une ferme normande, alors que la nuit tombe, il rédige son premier article. Revenu une dernière fois en Normandie, le 6 juin 1994, il nous narre ses souvenirs d'une << très très longue journée >>. Il décèdera un mois et demi plus tard.

 

LynchVoyons... La première phrase, c'était quelque chose du genre << Eh bien ça y est! Mon Dieu, j'y suis! >> ou un truc comme << La France! Enfin! >> Je ne m'étais pas cassé la tête pour trouver une phrase d'accroche et chercher à tout prix à être original.

Le seul fait que cet article soit écrit de France était déjà inouï! C'était cela, la nouvelle! Quelque chose que n'aurait aucun des journalistes londoniens qui n'avaient d'ailleurs pas attendu ma dépêche pour annoncer le débarquement! Ils devaient tout savoir, à cette heure-là, sur le déroulement de la journée côté militaire et diplomatique. Sans même avoit quitté leur bureau! Moi, je ne savais rien, ou presque. Mais voilà, j'étais en France! Et c'était ça le miracle!

Sur la petite table de ma chambre  -oui, parce que j'avais une chambre!-  était posée ma Smith-Corona, ma bonne et lourde machine à écrire, qui avait bien supporté le voyage dans sa housse imperméable et son coffret en bois. A côté, une pile de feuilles blanches, elles aussi protégées et intactes. Et près du lit, la cage... une cage aux bruits de volière. La cage aux pigeons voyageurs.

Je les regardais parfois du coin de l'oeil... Ces bestioles, ça mangeait?, ça buvait? ça buvait quoi? Il y en avait bien une quinzaine, puisque je me souviens que les quarante-huit volatiles prévus par les Canadiens avaient été répartis en trois cages, et qu'on estimait que ce serait suffisant pour pallier, pendant deux jours, l'absence de télégraphe.

J'étais un peu perplexe, mais enfin, toute cette histoire n'était-elle pas stupéfiante? Le débarquement entier était stupéfiant! Cette foule en mer, cette folie sur le sable, les blockhaus sur les côtes, l'audace d'Eisenhower...

junoIl y a soixante-douze heures, j'étais encore à Londres, jeune recrue canadienne pour la vieille agence Reuters, attendant un jour ou l'autre d'être appelé pour le grand départ. Où? Je n'en avais aucune idée. France, Norvège, Hollande... Il y avait déjà eu un faux départ, un mois avant, pour tromper les espions qui pullulaient dans le milieu des correspondants de guerre.

On nous avait donné rendez-vous à la gare où un train nous avait conduits vers l'Ecosse et un centre d'entraînement des commandos. On y avait passé une semaine agréable, visité une distillerie "Johnnie Walker", et on était revenu à Londres, guère plus avancé, et toujours sur le qui-vive.

Et puis voilà qu'il y a quarante-huit heures on nous avait rappelés, conduits cette fois à l'Île de Wight où, sur une carte immense, on nous avait présenté l'objectif: la Normandie. Le lendemain soir, on embarquait dans un vieux ferry-boat irlandais qui transportait la 9e brigade et qui comportait un piano sur lequel j'ai tapé toute la nuit. D'autres reporters m'entouraient, essayant de se rappeler des chansons françaises. Et on ne s'est arrêté qu'en entendant le bruit du canon. Et quels canons!

Alors on est entré dans la guerre. En un rien de temps, nous descendions dans de petites embarcations à fond plat qui nous amenaient vers le rivage. Puis nous avons sauté dans l'eau. Je portais à bouts de bras au-dessus de ma tête la Smith-Corona et ma cage de pigeons complètement effarouchés. Enfin, épuisés nous arrivions en France, sur la plage entre Bernières-sur-Mer et Graye-sur-Mer.

Des morts jonchaient la plage, avec des débris de toutes sortes, mais il n'y avait déjà plus de combat. Un énorme bunker allemand avait été neutralisé et les unités d'assaut qui nous avaient précédé une heure trente plus tôt, s'étaient déjà enfoncées dans les terres. Des chalands continuaient à débarquer, des hommes s'engouffraient vers la sortie toute proche et moi je ne savais trop que faire. On partait déjà? On quittait la plage?

Je me retournais vers le rivage. Le débarquement, cette opération déjà mythique, ne méritait-il pas qu'on s'y arrête un peu?... Non. Bon. Les autres, visiblement, filaient. Mieux valait faire pareil. "Juno Beach" ne se portait pas trop mal.

bernièresJ'ai donc suivi Placide Labelle, le soldat québécois qu'on nous avait adjoint presque comme ordonnance. Je m'étais dégoté un casque américain, plus seyant, plus léger que les casques canadiens, et pouvant me servir de calebasse pour la toilette; j'avais un duffle-coat de la marine britannique et des bottes russes que j'avais achetées chez "Moss Brothers" à Londres. Tous les journalistes, de toute façon, devaient porter l'uniforme. Aucune arme, une simple machine à écrire et une licence conforme à la convention de Genève pour prouver à l'ennemi notre qualité de journalistes et non d'espion. 

A 200 mètres de la plage, et devant une ferme intacte, un paysan pissait tranquillement en regardant passer les troupes. Les Français m'ont toujours surpris par leur décontraction. << Bonjour les gars! Venez donc à la maison! >> nous a-t-il crié. Sympa. Rien ne pressait. On lui a obéi. Il nous a assis sur un long banc de cuisine tout en nous offrant une soupe chaude dans une lourde assiette.

Il nous a proposé de revenir dormir chez lui, à la nuit. C'était tentant; je lui ai confié mes pigeons et puis nous sommes partis chercher la guerre. En fait, je ne savais pas quoi chercher. Quest-ce que c'est qu'un champ de bataille? Quand sait-on qu'on est au coeur de l'action. Y a-t-il, d'ailleurs, un centre de l'action ou bien une multitude d'éclats, d'opérations dispersées, d'avancées décisives mais peu spectaculaires? Où est-on le mieux placé? C'est quoi, d'écrire la guerre? Parler de ce ciel rempli d'avions? Des salves puissantes entendues dans le lointain? Des blessés et des morts croisés au bord des chemins?

swordOn a marché beaucoup et je prenais des notes sur un carnet. Désespérant de trouver ce qui donnerait un sens à ces corps de Canadiens étendus sur la route, je suis renté à la ferme.

Resterait, le lendemain, à transmettre mes articles. Prendre d'abord congé de notre papy sympa; retrouver à Courseulles l'ensemble du "pool" de presse et des confrères qui avaient dormi dehors; retaper mon texte sur le papier extra-fin; le plier délicatement pour le glisser dans la capsule attachée à la patte d'un pigeon; et lancer solennellement l'oiseau, d'un geste ample et plein d'espoir, sur la plage ventée.

Ne vous fiez jamais à un pigeon. Jamais, entendez-vous? Les nôtres étaient des traîtres. Lancés en direction de l'Angleterre, pftt... ils fonçaient directement vers les lignes allemandes. Je les insultais en bondissant sur la plage, le poing brandi dans leur direction. Cela n'y fit rien. Quarante-sept me trahirent. Un seul arriva à bon port... sans message!

Propos recueillis par Annick Cojean.

Le Monde2 / Spécial 6 Juin 1944 / 06-2004

Petit film muet tourné par un correspondant de guerre, à bord d'une barge au matin du 6 Juin 1944 sur Bernières-sur-Mer. A la fin de la vidéo, on reconnaît la villa témoin présentée dans cet article.

 

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