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Publié par François Gervais


En 1943, le gouvernement de l'Etat français décide pour des raisons de sécurité de regrouper les détenus politiques de la zone sud, alors considérés comme plus dangereux que des criminels, dans la maison centrale d'Eysses à Villeneuve-sur-Lot.

Ces détenus de toutes origines politiques, philosophiques, religieuses, nationalités, anciens des maquis ou des brigades internationales en Espagne, militaires, simples réfractaires au STO, ont un point commun: celui de lutter pour libérer le territoire français de l'oppression fasciste. Entre eux, ils organisent une forte solidarité.

Solidarité matérielle avec le partage des colis au niveau des gourbis. Les détenus s'autogèrent, assurent l'hygiène et l'entretien des lieux, la sécurité, organisent des séances de culture physique. Solidarité intellectuelle, Eysses devient une véritable université des savoirs. Chacun donne et reçoit. Des cours sont organisés et animés par exemple en physique par Georges Charpak, futur Prix Nobel. Des spectacles de musique et de théâtre sont montés.

Un journal clandestin circule. Des nouvelles orales sont transmises chaque jour par des portes paroles après écoute des informations sur un poste émetteur-récepteur clandestin. Entre tous ces hommes, les valeurs d'égalité et de fraternité prennent tout leur sens. L'administration pénitencière débordée par cet afflux de détenus dont elle n'a pas l'habitude, laisse faire et même recule devant les exigences quotidiennes des détenus présentées sur un mode revendicatif par des délégués gaullistes et communistes; les deux courants étant réunis dans un front de libération et organisés par préau. Il ne manque plus à ses résistants enfermés derrière de hauts murs, que de vivre à nouveau pleinement la valeur de liberté.

Un premier affrontement entre prisonniers et gendarmes mobiles empêche le transfert d'une centaine d'entre eux, internés administratifs et emprisonnés sans condamnations. Ce premier succès les encourage à aller plus loin et à préparer une "sortie tous ensemble". Mais le 3 janvier 1944, l'évasion d'une cinquantaine de prisonniers conduit à un changement de direction à la tête de la prison et à la découverte pour les internés, de l'existence d'un régime politique au coeur de l'état pétainiste dans une France occupée par l'armée nazie.

Un milicien, ami personnel du secrétaire général au maintien de l'ordre et chef de la Milice, Joseph Darnand, est nommé. Il organise aussitôt un régime de terreur dans la prison. Les prisonniers politiques craignant de voir leur plan découvert et d'être inéluctablement déportés, sont alors conduits à précipiter leur projet d'évasion collective. Ils profitent de la visite d'un inspecteur général des prisons pour le prendre en otage avec le directeur, mais également soixante dix gardiens et surveillants, et ainsi se rendre maîtres de la maison d'arrêt. Mais un incident fortuit conduit à donner l'alerte.

Malgré un combat qui dure douze heures, les détenus ne parviennent pas à sortir. Face aux forces allemandes appelées en renfort, ils doivent rendrent les armes. Le gouvernement de Vichy découvre que sa centrale "modèle" est un contre-exemple! Joseph Darnand qui vient d'instaurer les Cours Martiales expéditives se déplace en personne et exige cinquantes têtes. La résistance administrative du préfet et d'un commissaire de police dépêchés sur place, conduit à freiner l'ardeur sanguinaire de la Milice. Mais, quatorze hommes sont traduits devant la Cour Martiale constituée de juges miliciens français qui ont assisté aux interrogatoires et aux divers sévices. Douze sont condamnés à être passés par les armes.

Ils meurent debout, attachés à des poteaux et encagoulés afin que les tireurs ne croisent pas leur regard. Ils chantent le << Allons enfants >> de La Marseillaise et le << pour elle, un Français doit mourir >> du Chant du Départ. Ces hommes seront fusillés par des gendarmes français. Ils avaient simplement tenté de s'évader avec leurs camarades de détention pour rejoindre les maquis et oeuvrer à la Libération du territoire national. Les mille deux cent autres prisonniers seront déportés à Dachau. Quatre cent d'entre eux y perderont la vie.

Ces morts éclairent la nature de la France en 1944: une dictature, une société de juges, de gardiens et de gendarmes capables d'assassiner sans preuve, sans aveu, sans défense, et surtout, sans aucun recours.

Face à cette pulsion de mort, à cette France mortifère, il y avait la pulsion de vie de ces résistants porteurs des valeurs de solidarité et de savoir, d'humanité et de liberté, dans ce qu'ils appelaient entre eux la République d'Eysses, et qui n'était rien d'autres que l'embryon de la société républicaine dans laquelle nous vivons et où subsistent encore de grands systèmes de solidarité et de liberté d'expression. Nous vivons aujourd'hui dans cette société là parce que ces hommes se sont battus pour ça.

Un livre leur a été consacré, fondé sur une double approche. Approche historique étayée par des témoignages et des documents d'archives, dont certains d'une grande force narrative, sont totalement inédits; approche phénoménologique à l'écoute des paroles d'amis et de parents recueillis sans jugement dans un récit simplement écrit au présent, à la vue de leurs photographies et de leurs lettres quand il a été possible d'en retrouver la trace. Dans cette approche, le lecteur est au centre de la découverte de ces existences si riches et tellement diverses, mais également de leur mort commune.

Au-delà du caractère épique de l'évènement et de la dimension sacrée de leur mort, les auteurs ont seulement voulu essayer de comprendre qui étaient ces hommes que l'appellation "martyrs" ou "héros" recouvrent souvent d'un voile d'anonymat, ces frères humains porteurs d'utopie et capables de métamorphose.

Michel Lautissier
Notre Musée (Revue de l'Association du Musée de la Résistance nationale)
N° 170 / 04 04

DOUZE FUSILLES POUR LA REPUBLIQUE
Auteurs: Corinne Jaladieu et Michel Lautissier
Editeur: Conseil Général du Lot-et-Garonne
250 pages

Pour un développement plus fouillé sur les évènements de la Centrale d'Eysses, nous vous conseillons d'aller visiter le site consacré au souvenir de ces douze fusillés. Vous y trouverez des témoignages et des photos relatant l'histoire de ces hommes sacrifiés.
http://www.eysses.fr/


Un site personnel qui évoque la Centrale d'Eysses
http://monsite.orange.fr/nihainenioubli/page8.html

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