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Publié par François Gervais

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Pendant l'occupation, le cinéma français donna naissance à des chefs d'oeuvre. Aux heures sombres de la répression et de l'exclusion, la profession se préserva en effet un espace de création artistique. Mais ce fut au prix de l'acceptation des interdits imposés par la censure, et en s'accommodant des drames qui se jouaient.

 

cinémaIl y a un étrange paradoxe à parler du cinéma français sous l'Occupation. D'un côté, les professionnels voient dans cette période une sorte d'âge d'or du cinéma français. Il suffit pour s'en convaincre d'évoquer la longue liste de films, tournés entre 1940 et 1944, considérés comme des chefs-d'oeuvre: Les Enfants du paradis; Les Visiteurs du soir; La Main du Diable; L'Eternel retour; Pontcarral colonel d'empire; Le Corbeau...

De l'autre, la profession est réorganisée et le 7e Art est soumis à la volonté du gouvernement de Vichy et des Allemands  -non sans conflits entre eux-  de s'emparer de cet instrument de propagande et d'exercer sur lui un pouvoir de contrôle et de censure. Ainsi, mise sous tutelle du cinéma et préservation d'un certain espace de création ont coexisté.

Au tout début de l'Occupation, l'industrie cinématographique est paralysée aux trois quarts. Si les salles ne ferment qu'une dizaine de jours, l'absence de techniciens, pour la plupart mobilisés, handicape sérieusement le fonctionnement des studios. Paris occupé, c'est l'immense majorité de la profession qui se retrouve sous le contrôle allemand avant d'être, comme les autres, frappée par les lois anti-juives.

Certains font rapidement le choix de s'exiler aux Etats-Unis et plus particulièrement à Hollywood (1). Seuls les studios de Marseille et de Nice, en zone Sud, donc sous le contrôle de Vichy, échappent aux contraintes que connaissent les studios parisiens.

En effet, les autorités allemandes se dotent d'organes de contrôle. La Propaganda Abteilung de France est créée le 18 juillet 1940. Elle s'occupe notamment de la censure en zone occupée. Relevant du ministère de l'Information et de la Propagande du Reich, elle reçoit ses directives de Goebbels.

macao-Elle attache la plus grande importance aux questions de morale et d'esthétique. En matière d'idéologie, elle est particulièrement attentive à interdire toutes les références anglo-saxonnes et les références nationalistes trop explicites (2). Les films tournés avec des acteurs ou/et des techniciens juifs sont interdits (3). Méfiants envers les films produits avant l'Armistice, les Allemands interdisent, en mai 1941, tout ce qui a été tourné avant le 1er octobre 1937.

La reprise de l'activité cinématographique est donc assujettie aux volontés de l'occupant. Dans cette "Nouvelle Europe", la France devient un partenaire de l'Allemagne, car elle seule est capable de concurrencer la production anglo-saxonne.

La production française est le cheval de Troie de l'industrie cinématographique allemande dans l'Europe nazie: pour un film français produit, trois ou quatre films allemands sont imposés aux distributeurs.

Alfred Greven, le délégué responsable pour le Reich des affaires de cinéma en France, crée, le 3 octobre 1940, une mission de production, la Continental-Film, disposant d'un énorme capital grâce aux moyens financiers prélevés sur le montant des indemnités d'occupation. Il complète son empire en s'assurant un vaste réseau de salles pour favoriser l'industrie allemande. Nécessité politique et réalités économiques marchent ainsi main dans la main.

De son côté, le gouvernement de Vichy, comprenant l'intérêt de contrôler cet outil de propagande, va centraliser les décisions: le Service du cinéma, qui dépend du Secrétariat général à l'Information, regroupe toutes les fonctions jadis dévolues à pas moins de sept ministères différents.

Dans le même temps, la création du Comité d'organisation des industries cinématographiques (C.O.I.C.) en décembre 1940, s'accompagne d'une volonté d'organiser la profession. Ces projets poursuivent un double but: << épurer >> un milieu dans lequel Vichy redoute << l'influence juive >>, et éviter l'entrée trop massive du capital allemand dans les entreprises du secteur.

kreutzerA Vichy, le Secrétaire général à l'Information et à la Propagande, Philippe Henriot, est responsable du contrôle des films, des projections et des visas d'exploitation. Pour le contrôle et la censure, il est assisté d'une Commission de Consultation (4) qui s'intéresse avant tout à la << moralité publique >>, au respect de l'idéologie du régime - Travail, Famille, Patrie - et à la << défense >> de la jeunesse. Se manifeste ainsi la volonté de gommer la << période sombre >> de la IIIe République et ses valeurs << décadentes >>.

La censure est le corollaire d'un travail de propagande que le cinéma est chargé d'assurer. Pour faire face à la pénurie de films nouveaux, le spectacle cinématographique change: le double programme disparaît au profit du programme unique (une bande d'actualités allemande en zone occupée, suivie d'un court-métrage et d'un seul long-métrage), sur l'ensemble du territoire à partir d'octobre 1940.

Cette situation est propice à la diffusion de films allemands véhiculant l'idéologie nazie comme La Sonate à Kreutzer de Veit Harlan (1937) ou Bel Ami de Willi Forst (1939). Ces films remportent un très large succès public à l'image du Juif Süss, également de Veit Harlan, film antisémite qui, malgré un accueil mitigé, a attiré plusieurs millions de spectateurs entre 1940 et 1944.

 

J-P Bertin-Maghit

"Les Chemins de la Mémoire" N° 141 / 07-08 04

 

Notes:

1) Comme Michèle Morgan, Jean Gabin, Charles Boyer, Jean Renoir, Julien Duvivier, René Clair...

2) Telle cette réplique de "Pontcarral, colonel d'Empire": << Il est temps de sortir la France de ses humiliations, lui rendre son drapeau et un peu de gloire. Je compte sur vous colonel Pontcarral >>.

3) Par exemple, "Macao" de Jean Delannoy, avec Erich von Stroheim (1939).

4) Composée de 9 membres, elle siège à Vichy jusqu'en 1942 avant de rejoindre Paris.

 

Fin de la première partie. A suivre: << Derrière le rêve, l'ordre étabi >>.

 

 

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