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Publié par François Gervais

Le gardien, un sergent de la Coloniale, referma sur moi la lourde porte métallique d'une cellule utilisée en parloir où les prévenus étaient admis à s'entretenir avec leurs avocats. Le mien était là qui m'attendait, assis paisiblement, jambes croisées, sur l'une des deux chaises paillées. Il jouait de la main droite avec la serrure de sa serviette de cuir posée sur la table grossière qui meublait le local. Il se leva quand on eut refermé la porte derrière moi, fit un pas et me serra fermement la main.

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... Un avocat pour vous accompagner, en septembre 1942, devant la Section Spéciale du tribunal militaire (en clair: cour martiale) de la XVe région, la plaisanterie était grosse - et n'allait pas durer. Personne au demeurant, n'était dupe de ce vestige formel de légalité. Mais c'était un grand réconfort, pour mes coïnculpés et moi-même que d'avoir des avocats, fussent-ils de principe, des gens encore - pour combien de temps? - simplement installés dans la vie, au moins comme on pouvait l'être en ce temps-là, et qui n'avaient pas hésité à se porter défenseurs d'une poignée de résistants irréductiblement, sinon bien efficacement, hostiles au régime d'alors.

Nous étions jeunes pour la plupart, nous n'avions appartenu à aucun des des grands partis de la défunte IIIe République, et nous ne paraissions avoir, même en sauvant nos peaux, aucun avenir politique. Pourtant, notre activité, qui se poursuivait depuis le mois d'août 1940, n'avait pas manqué de préoccuper la police politique de Vichy. Après des mois de filature, nous avions été arrêtés, vilainement interrogés pendant cinq jours, l'un de nous, le signataire de cet article, étant même gratifié d'un simulacre, d'ailleurs peu convaincant, d'exécution - et renvoyés devant une Section Spéciale militaire, tribunal d'exception chargé de réprimer les crimes contre l'Etat Français.

Nous étions sept, six hommes (Pierre Tresso, Jean Reboul, Pierre Salini, Abraham Sadek, Pierre Delmotte et moi-même) et une femme (Marguerite Usclat) et nous avions trois avocats, tous trois du barreau de Marseille.

Une avocate d'abord, Me Poinso-Chapuis, qui fut plus tard députée du Mouvement Républicain Populaire, et qui défendait notre camarade (morte après la guerre des suites de son séjour à Ravensbrück). Puis le mien, qui se trouvait là devant moi. Je le voyais pour la première fois, et je crois bien que je ne le revis plus jusqu'au procès. Je le jugeai bel homme, avec son visage de sénateur romain, son buste bien pris, son regard clair et direct.

Son expression pourtant me parut un peu sévère, et légèrement affecté par le ton de sa voix qui ne pouvait camoufler le tenace accent provençal qu'en chantant sur les nasales un peu plus que de raison. Notre entretien fut naturellement sans grand intérêt. Gaston Defferre - je ne l'ai pas encore nommé - m'apprit avec ménagement que le commissaire du gouvernement allait requérir contre nous, et en particulier contre moi, qui passais pour le "chef" du groupe, de fortes peines de travaux forcés. Je n'en fus pas très ému, l'essentiel étant à l'époque de garder une tête sur les épaules dans l'attente d'une défaite allemande que nous jugions obstinément très proche. (Si je mentionne ici que les sept juges militaires de la Section Spéciale me déclarèrent bon pour les travaux forcés à perpétuité, c'est pour ajouter que ce verdict provoqua, à mon insu, un suspense que Gaston Defferre, devenu député-maire de Marseille, me révéla après la guerre: trois sur sept des juges "spéciaux" s'étaient prononcés pour la mort...).

Je dus demander à mon avocat s'il y avait, pour mes amis et moi-même, un moyen de nous sortir de là, à quoi il répondit certainement par quelques mots de sympathie et un encouragement discret. Dans cette zone "nono" et à pareille époque, les gens - qui n'en pensaient pas moins - étaient tenus à beaucoup de réserve.

Je garde un souvenir presque attendri de cette rencontre avec Gaston Defferre. Le décor même de l'entretien, cette cellule exiguë d'un autre âge où filtraient, par une lucarne grillagée encastrée dans un mur épais d'un mètre, quelques rayons d'un vigoureaux soleil de fin d'été - le décor, dis-je, ne m'a pas laissé un souvenir trop attristant. Si mes vingt-cinq ans d'alors, j'en conviens volontiers, ne sont pas étrangers à ce curieux phénomène, il y avait bien aussi l'émotion que me causait la présence d'un homme dont le secours, même sans espoir, était parfaitement désentéressé. Quelques semaines plus tard, au tribunal, la plaidoirie de mon défenseur fut ce qu'elle devait être: concise, sans concession ni déclamation et, cela va sans dire, parfaitement inutile.

Outre Me Poinso-Chapuis et Me Gaston Defferre, un troisième avocat avait eu le courage, bien gratuit, de prendre la défense des galeux que nous étions. C'état un Guyanais de belle prestance, à la physionomie très douce et que je ne connaissais pas plus, avant mon arrestation, que ses deux confrères. Laissez-moi bien me souvenir: quand le verdict nous eut été signifié devant la garde sénégalaise au port d'armes et qu'on nous emmena, les mains enchaînées, vers nos cellules, cet avocat, très ému, arrêta le cortège dans les couloirs du bâtiment de la justice militaire.

Je crois pouvoir affirmer qu'il avait les larmes aux yeux. Ce dont je suis sûr, c'est qu'il nous donna l'accolade - la seule dans ma vie qui ne m'ait pas fait sourire. Puis il prononça, d'une voix altérée, quelques paroles d'espoir, et nous regarda partir sans cacher le moins du monde son émotion. Son nom eût-il moins défrayé la chronique politique, ne fût-il pas devenu quelques années plus tard parlementaire puis président du Sénat, je ne l'eusse quand même pas oublié: Gaston Monnerville.

Albert Demazière
Dossier Historama n° 22 "L'histoire vécue de la Résistance" 1973

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