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Publié par François Gervais

En son temps, la revue HISTORIA avait demandé à plusieurs collaborateurs du Général de Gaulle, leurs sentiments et réflexions sur le soldat, le politique, et enfin sur l'homme d'état. Dans ce numéro mensuel de 1973, c'est M. Olivier GUICHARD, ministre de l'Equipement et du Logement, qui fut aux côtés du général de Gaulle, sans interruption, de 1947 à 1960, qui précisait ce qu'il pensait de ce raccourci fréquemment brandi: << De Gaulle s'occupe trop de la France, pas assez des Français. >>

guichardLes Français seraient-ils jaloux de la France? On le croirait, si souvent ils ont accusé de Gaulle de rêver à elle plutôt que de se soucier d'eux.

Mais c'est déjà parler en gaulliste: si les Français se sont sentis les mal-aimés du Général, c'est, me dira-t-on, qu'en effet, il les aimait peu. C'est que, dans son tête-à-tête avec la France, il y avait beaucoup de complaisance envers soi, et trop d'oubli de la communauté des hommes.

Ce genre de critique m'a toujours étonné. Seul le résultat compte en politique. Et si de Gaulle a laissé la France mieux assurée, plus digne, plus libre, plus prospère qu'il ne l'a trouvée, les Français n'en ont pas souffert, que je sache. Mais j'entends bien que c'est à l'attitude politique qu'on s'intéresse, presque à la disposition intime.

Pour un homme censé les mal aimer, je trouve que les Français existaient beaucoup pour le Général. << Les Français >>, il en parlait aussi volontiers que de la France, il dialoguait avec eux comme avec elle. Ils existaient pour lui comme les membres vivants de notre communauté, comme les libres acteurs de son histoire.

Mais ce n'est pas assez, dira-t-on. Concevoir ainsi les Français, c'est le faire encore sous l'obsession de la France. Quand on lui reproche de ne pas s'être assez préoccupé des Français, on veut dire qu'il ne leur a pas assez prêté attention dans leurs diverses catégories, dans toute la variété de leurs professions, de leurs problèmes, de leurs situations matérielles. Et cela est faux et vrai à la fois.

Il n'a pas conduit l'Etat pendant onze ans sans entrer dans le détail de beaucoup de réformes qui ne concernaient que certaines catégories de Français. Mais j'accorde qu'il aimait mieux le faire qu'en parler. Rien n'est plus compassé que son style quand il s'essaie, comme à contrecoeur, à faire valoir telle mesure prise pour les salariés ou les agriculteurs, telles dispositions concernant l'enseignement ou les Bretons. Dans le traitement des problèmes particuliers, il craignait toujours le germe de la division.

Mais cet unanimisme n'était pas seulement une méthode pour unir, et il n'était pas une attitude abstraite ou lyrique. De Gaulle aimait ressentir le contact physique de l'unanimité. C'est pour s'en conforter qu'il s'astreignait à tant de voyages à travers la France. De toutes ces mains serrées, il n'attendait pas des voix. De Gaulle n'avait pas besoin qu'on le connût. Il ne venait rien demander, rien prouver. Ces foules qui se pressaient pour le toucher, le saluer, voulaient seulement s'assurer qu'elles vivaient bien l'Histoire. Et lui avait besoin d'elles: il était au milieu de son peuple en quête seulement d'amitié, une amitié à la fois collective et personnelle.

Si l'amour est d'abord le respect, rares sont les hommes politiques qui ont autant aimé les Français, car rares sont ceux qui les ont autant respectés. S'il avait besoin de la foule pour lui-même, jamais il ne s'est servi d'elle. Il s'adressait à elle, il y plongeait; mais il détestait la faire défiler ou manifester.

Au siècle de la manipulation des foules, il n'a jamais voulu jouer de son ascendant personnel. Une manifestation à la fois tranquille et décisive comme celle du 30 mai 1968 fut un acte du peuple tout à son image et nous savons qu'il en fut touché. Mais il n'était pas là...

Faut-il rappeler cet élémentaire respect des Français qui est le respect des volontés qu'ils expriment dans leurs suffrages? Jamais il n'a invoqué la France pour aller contre la volonté exprimée des Français. Bien qu'il ait souvent dénoncé ce que les élections ont parfois d'ambigu et de confus, il n'en a jamais discuté le résultat. C'est encore une manière de prouver que si les Français ne sont pas la France, il leur revient, et à eux seuls, d'en fixer le destin.

L'Appel du 18 Juin n'est pas lancé à des Français libres. Il s'adresse à ceux qui veulent le redevenir. De Gaulle le dit clairement le 19: << Devant la confusion des âmes françaises, j'ai conscience de parler au nom de la France.>> "
La France", la "confusion des âmes françaises" voilà bien l'opposition que certains recherchent. Osera-t-on encore y lire un médiocre amour des Français? En vérité dans cet acte du 18 Juin, dont plus de trente ans passés n'effacent pas le caractère surprenant, tout le gaullisme se retrouve: il ne cesse d'être un appel.

Ce mot d'appel résume assez bien la relation vivante et difficile que de Gaulle établissait entre la France et les Français. Il savait que toute communauté est une volonté, que toute société existe d'abord par l'image qu'elle se fait d'elle-même (est-elle en cela différente d'une personne?), qu'elle est mémoire et projet.

Mais aussi que cette image sociale se dissout trop aisément dans la multiplicité des images que chaque Français se fait de son destin personnel: << Toujours je leur parle beaucoup moins d'eux-mêmes que de la France. Me gardant de dresser parmi eux ceux-ci contre ceux-là, de flatter l'une ou l'autre de leurs diverses fractions, de caresser tel ou tel de leurs intérêts particuliers, bref d'utiliser les vieilles recettes de la démagogie, je m'efforce au contraire de rassembler les coeurs et les esprits sur ce qui leur est commun, et de faire sentir à tous qu'ils appartiennent au même ensemble, de susciter l'effort national (1). >>

S'il nous parlait de la France, c'est pour que nous fussions nous-mêmes. C'est là sans doute ce qui le sépare d'autres chefs qui ont projeté leur peuple hors de lui-même, dans l'impossible, comme Lénine, ou Hitler. Dans un âge où nulle folie communautaire n'aura épargné les hommes, de Gaulle a prêché avec grandeur la modestie: être soi-même.

Son "appel" s'approfondit au fil des ans. Il appela d'abord les Français à se libérer pour être la France. Il les appela ensuite à se donner un Etat et à maintenir leur unité. Mais ces deux moments de l'appel gaulliste n'étaient encore que des préalables; on y enferme de Gaulle pour en dénoncer l'insuffisance: la liberté, l'Etat, l'unité, pour quoi faire? La réponse est dans le troisième et dernier appel: l'appel à construire notre société sur cette participation qui signifie: pour les travailleurs, dignité et responsabilité; pour nos régions, égalité dans le progrès; pour tous les citoyens, une démocratie plus largement décentralisée.

La boucle est bouclée: la France dont il nous parle, c'est plus qu'une nation, avec son destin pour notre imagination et sa grandeur pour notre mémoire. C'est une communauté fraternelle: la France des Français.

(1) Mémoires d'espoir. Tome 1 (Le renouveau)

Olivier Guichard
Historia HS n° 29 / De Gaulle: Pour et Contre
1973 / Librairie Jules Tallandier

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