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Publié par François Gervais

bourgneuf32e partie

Tant va la cruche à l'eau...

Louis Farcet qui se confie à Remy raconte: << A la cure, nous ne faisions qu'un seul coeur et une même âme avec M. le Chanoine Pinson, qui approuvait pleinement mon activité vlandestine, mais ne cessait de me dire: << Abbé, allez-y, mais soyez prudent ! >> Cette recommandation n'était pas superflue, car je n'observais guère les règles de la sagesse.

>> En dépit de leur aveuglement, les Allemands finirent par avoir la puce à l'oreille. Peut-être y furent-ils aidés par une dénonciation, car à Vierzon comme partout ailleurs se trouvèrent de mauvais Français., empressés à nuire à leurs compatriotes en se mettant au service de l'occupant. M. le Chanoine Pinson fut convoqué à la Feldkommandantur, où il s'entendit exposer des faits qualifiés de regrettables par les Allemands, faits qui s'étaient produits à l'occasion d'enterrements au cimetière de Bourgneuf, précédés d'une cérémonie religieuse à l'église Notre-Dame de Vierzon.

>> Notre curé simula si bien la surprise qu'il n'y eut pas de sanction, mais il reçut la consigne, pour éviter le retour de pareils abus, d'inscrire désormais sur une liste les noms et prénoms des parents ou amis du défunt, et de présenter cette liste au bureau des ausweis, afin que le lieutenant de service y apposât sa signature accompagnée du cachet d'autorisation, avant qu'elle fût remise aux douaniers du poste frontière, qui pourraient ainsi contrôler le passage des participants au convoi funèbre.

>> Le Chanoine Pinson se conforma exactement à cette injonction. Nous prîmes soigneusement en note les noms et prénoms des parents du mort, après lesquels j'inscrivais ceux d'amis supposés, dont le nombre variait selon les besoins du moment. L'Oberleutnant de service signait imperturbablement la liste, qu'il tamponnait solennellement, et le tour était joué. Jamais, je le crois, décès ne suscitèrent autant d'intérêt et de sympathie que ceux qui survenaient à Bourgneuf. Pour un peu, nous les aurions accélérés.

>> Ah, la mine réjouie de ceux qui faisaient fonctionner la sonnette de la cure quand je leur disais: << Vous me demandez si nous avons ces jours-ci un enterrement à Bourgneuf ? Mais oui, vous tombez à pic, il y en a justement un demain ! >> Aussitôt un sourire radieux effaçait l'angoisse qui se peignait sur le visage du visiteur. Je m'étais toujours élevé contre le vieux dicton qui veut que le malheur des uns fasse le bonheur des autres, mais j'ai compris que cela peut se faire sans porter préjudice à personne. Peut-être même l'intéressé eût-il éprouvé quelques satisfaction, avant de rendre le dernier soupir, de savoir que sa mort allait permettre à une âme en peine de se tirer d'affaire...

>> Soyez demain à 10 heures à l'église Notre-Dame, disais-je à l'évadé. Vous assisterez à la messe en compagnie de la famille du défunt. Vous pouvez bien prier un peu, puisque c'est grâce à lui que vous allez retrouver la liberté ! L'évadé me montrait son pauvre bagage: << Mais je ne peux aller à l'église et suivre le corbillard avec çà ! >> << Donnez-le moi. Nous ferons le nécessaire. Mais surtout, prenez un air affligé!>>

bourgneuf2Parfois, il me fallait répondre: << Ah non, je regrette, nous n'avons pas d'enterrement pour l'instant. >>

>> - Ah! soupirait l'évadé. Comme c'est dommage!

>> - Mon pauvre ami, je ne peux tout de même pas tuer un de nos paroissiens pour vous êtes agréable!

>> - Je comprends bien, mais quand même...

>> - Ecoutez, patientez un peu, on va vous aider.

>> - Ce sera long ?

>> - Mais non, mais non, j'ai un mort en chantier.

>> Qu'on me pardonne cette expression, qui pourrait paraître sacrilège... Elle ne faisait aucun mal à notre paroissien dont la fin était proche, mais ragaillardisait mon visiteur. Ayant bravé mille périls et enduré mille fatigues tout au long de l'âpre chemin qui l'avait amené à Vierzon, il tremblait d'être repris alors qu'il n'était plus séparé de la liberté que par la largeur du Cher.

>> Nous avions affaire non seulement à des prisonniers de guerre, mais aussi à des fugitifs traqués par la Gestapo, comme ce fut le cas pour le chanoine Guérin, aumônier national de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Avec lui, ce fut tout simple: le chanoine Pinson lui confia le soin de conduire le corbillard au cimetière de Bourgneuf, et son exemple fut suivi par d'autres personnalités religieuses qui franchirent ainsi la frontière de la liberté: notre bedeau, le bon Martineau, rapportait sur son bras le surplis de l'étole, et ne s'entendit jamais demander la moindre explication par les Allemands du poste frontière. Combien de lettres aussi, dissimulées sous le drap mortuaire, ou la soutane du célébrant, parvinrent de la sorte à leurs destinataires de l'une ou l'autre zone... Dieu seul le sait ! >>

La chapelle de Bourgneuf

- N'avez-vous jamais songé, monsieur le chanoine, qu'un provocateur à la solde de l'ennemi pouvait se glisser parmi les inconnus qui sonnaient à la porte de la cure de Vierzon?

- Pas tout de suite, car nous agissions en pleine confiance. Mais je suis devenu plus circonspect à la suite d'une aventure qui survint au début du mois de novembre 1940.

>> Quelques jours plus tôt, j'avais remis à une certaine dame un ausweis sur lequel j'avais gommé le nom du titulaire pour le remplacer par le sien. Malheureusement, l'ausweis en question était périmé, et cette dame a déclaré qu'elle le tenait de moi. Une demi-heure après, un sous-officier se présentait au presbytère. J'ai entendu un Oberleutnant me faire la morale: << Comment, vous qui êtes prêtre, avez-vous pu commettre un acte aussi répréhensible? >>

>> - Monsieur, ai-je répondu, je ne puis en tant que Français admettre l'existence de la ligne de démarcation, que je considère comme injuste.

>> Cette riposte n'a pas plu, et une fouille sévère a été pratiquée dans ma chambre, sans aucun résultat. Mais j'ai eu à choisir entre une amende de 3 000 francs ou 30 jours de prison. La somme a été payée par M. Chevalier, directeur de la Société française de machines agricoles. Glorieux combattant de la Grande Guerre, président départemental des Gueules Cassées, ayant eu un fils tué au front dès l'automne 1940. Ce Français exemplaire a été assassiné dans son lit en 1944 par de prétendus "résistants", qui lui reprochaient d'être constamment demeuré fidèle au maréchal Pétain. J'associe dans le même respect à son nom, celui du docteur Duval, qui prodiguait ses soins aux évadés malades ou blessés que recueillaient les Soeurs blanches de l'Immaculée Conception jusqu'au moment où il était possible de les faire passer en zone libre. Le docteur Duval, arrêté en 1941 et condamné à la détention perpétuelle, est mort du typhus à la forteresse de Dusseldorf quelques mois avant la victoire.

bourgneuf4>> Au mois de décembre 1940, une goutte d'eau fit déborder le vase. Plus balourd que ses collègues, un factionnaire du poste frontière eut tant de peine à écorcher les noms portés sur la liste en faisant l'appel que le convoi funèbre resta en panne sur le pont pendant une bonne demi-heure. Désespéré de s'entendre constamment répéter << Présent ! >> l'Allemand se mit en devoir de compter les noms figurant sur la feuille qu'il tenait entre ses doigts, et finit par se convaincre que 48 personnes étaient autorisées à rentrer en zone libre. Le nombre étant divisible par quatre, il eut l'idée géniale d'ordonner à ceux qui suivaient le corbillard de se mettre en rangs de quatre, qu'il compta, recompta, expédiant douze rangs en zone libre et faisant refluer le surplus sur Vierzon.

>> Dans ce surplus figuraient malheureusement des parents du mort qui, ignorant tout de notre petit commerce, protestèrent bruyamment. Perdant la tête, le factionnaire leur livra le passage, mais l'incident fit du bruit et notre curé fut une nouvelle fois convoqué à la Feldkommandantur, où il s'entendit déclarer: << Maintenant, c'est fini ! Les enterrements de Bourgneuf, verboten ! >>

>> Depuis longtemps, M. le Chanoine Pinson rêvait de créer à Bourgneuf un lieu du culte et un centre de vie religieuse. Saisissant l'occasion, il répondit: << Monsieur le commandant, il n'y a qu'un moyen de rendre acceptable votre décision, c'est que Bourgneuf ait sa chapelle. M'autorisez-vous à faire démonter un baraquement métallique de l'armée française qui se trouve à Vierzon-Forges? Il a abrité des blessés, mais se trouve aujourd'hui en souffrance. >>

>> Le Feldkommandant finit par accorder son autorisation, et des camions transportèrent à Bourgneuf les éléments de ce baraquement qui, remonté sur des fondations en ciment, fit office de chapelle et sert aujourd'hui, à ce que je crois, de salle de catéchisme, car Bourgneuf possède maintenant sa chapelle "en dur", fondée par les Filles de la Charité. En somme, les Allemands nous ont rendu service: depuis la défaite, notre curé rêvait d'utiliser au profit de Bourgneuf ce baraquement qui ne servait plus à rien, mais il n'aurait certainement pas pu réaliser ce projet avant la Libération. >>

Remy
"L'Histoire de la Résistance"
 
Historama hors série n° 14 / 1er trimestre 1973

N.B. - Victime d'un provocateur qui s'était présenté à lui comme sous-officier de l'armée de l'Air française désireux de rejoindre sa base, le chanoine Louis Farcet tomba dans le piège qui lui était tendu par la Gestapo et subit à Bourges une dure détention. Accusé non seulement de "passages" clandestins, mais aussi d'espionnage ainsi que de constitution de dépôts d'armes, il risquait la peine de mort. Le colonel Rémy raconte, dans son ouvrage intitulé "Les réfractaires. La ligne de démarcation" au chapitre qu'il lui consacre au tome XX, comment par une intervention providentielle, il ne fut condamné qu'à un an de prison.

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