La réunion de 6 associations d'anciens combattants de la ville de Bagnolet (93). ACPG, ANACR, ARAC, FNDIRP, FNACA et UNC.
2 Novembre 2008

Après le 19 mars 1962, les Accords d'Evian mettent fin aux conflits en Algérie, mais les enlèvements et les tueries continuent et l'insécurité règne partout, ce qui pousse la population française
à quitter l'Algérie au plus vite. C'était le coeur déchiré par les souvenirs qu'il fallait partir pour la France. Voici le témoignage de Juliette Cogrel sur ces évènements boulversants.
Nous sommes restés trois mois en Algérie indépendante. Nous avons connu
la peur, l'angoisse et l'ivresse des foules en délire. Nous dûmes faire dix fois l'aller-retour d'Isserville les Issers à Alger pour obtenir un cadre de mobilier (container). La sécurité des
cadres de déménagement n'était pas assurée, l'amoncellement prolongé dans le port donnait lieu à de nombreuses scènes de pillage. Bien souvent les cadres partaient en France vides de leur
contenu. Aussi notre compagnie exigea une autorisation du FLN pour faciliter le transfert de notre cadre en métropole. Et ce n'est pas sans difficulté, et dans cet état d'insécurité, que nous
pûmes l'obtenir.
Après avoir fait embarquer notre 4 CV, nous partîmes (ma mère, ma soeur et moi) de l'aéroport de Maison-Blanche, le 24 septembre 1962, la gorge serrée laissant tristement le souvenir des parents
et grands-parents, le cimetière où ils reposent. Nos plus doux souvenirs de notre enfance sont restés accrochés à ce petit coin de terre qui nous a vues naître et qui était notre pays.
Il fallut tourner la page et entreprendre une nouvelle vie. Nous partîmes de Marignane en 4 CV jusqu'à Paris où notre cousin et sa femme eurent la générosité de nous héberger. Le lendemain de
notre arrivée, nous eûmes la désagréable surprise de constater qu'un pneu de notre auto, restée au bas de l'immeuble, avait été percé volontairement. Nous ne voulions plus rester à Paris. Nos
cousins mirent alors à notre disposition leur maison de vacances à Bretignolles-sur-Mer, en Vendée.
Nous eûmes le privilège de venir dans ce département, car contrairement à d'autres nous fûmes bien acceuillis tant à la préfecture qu'à la sous-préfecture des SAbles-d'Olonne où nous eûmes la
bonne surprise de rencontrer notre sous-préfet de Tizi-Ouzou, qui, à l'époque, avait signé nos cartes d'identité. Se tournant alors vers son secrétaire, il lui dit: << Pas de problème pour
ces dames, elles sont de chez moi. >> Nous fûmes peinées par la suite d'apprendre sa disparition quelques mois plus tard.
Nous restâmes trois mois à Bretignolles, avant de trouver (enfin !) un logement à Saint-Gilles-Croix-de-Vie. Nous fîmes venir notre cadre mobilier en instance à Paris, mais il subit des dommages
considérables causés par l'eau. Un commerçant en literie eût la gentillesse de nous prêter gratuitement des matelas. Nous eûmes beaucoup de mal à supporter le grand froid qui sévissait cette
année-là (-15°C, -19°C) et eûmes la grande douleur de perdre notre maman; à son âge, l'exil avait précipité sa fin.
Nous n'avions alors ni le loral ni le courage, nous étions désorientées dans cette France que nous ne connaissions pas. Après maintes démarches faites pour obtenir un emploi, et qui furent
négatives, nous fûmes obligées de quitter Saint-Gilles-Croix-de-Vie, ayant résilié notre bail de location six mois avant son terme; mais en gardant un bon souvenir de nos voisins et amis. Nous
sommes donc venues ma soeur et moi à Vouvant, toujours en Vendée, près d'une cousine arrivée également avec son mari, qui avait de la famille sur place. Là nous eûmes un accueil chaleureux, un
toit et, trois ans plus tard, un emploi. La secrétaire de mairie prenant sa retraite, j'ai assuré le secrétariat pendant vingt-six-ans.
Nous nous sommes très bien habituées à ce village, aujourd'hui <<un des plus beaux village de France>>. La sympathie des habitants, le climat ont fait que nous y avons fait construire
notre maison. Mais l'abandon du pays d'où nous fûmes chassées a marqué notre vie.
De l'Algérie, il ne reste aujourd'hui, qu'un album de photos et des cartes postales pour nous faire revivre tant de souvenirs bons et mauvais, mais des souvenirs quand même.
Le temps... s'il ne peut effacer le passé, contribue à panser nos blessures.
Juliette Cogrel