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Publié par François Gervais


Alors que l'on célèbre le 65e anniversaire du Débarquement, il faut, aujourd'hui plus que jamais, rappeler le sacrifice de ces milliers d'hommes qui, un matin de juin, firent don de leurs vies à la cause de la liberté. Nous allons vous narrer le combat mené par les Français qui débarquèrent aux côtés des Américains, des Anglais et des Canadiens: les 177 fusiliers marins du commando Kieffer. Voici le récit de l'un d'entre-eux, le quartier-maître radio René Goujon.

L'objectif assigné était de débarquer à 500 m à l'ouest de Riva Bella, de prendre d'assaut Ouistreham et son port en venant à bout du système de fortifications soutenu par différentes batteries d'artillerie, le centre nerveux du dispositif étant le casino, transformé en blockhaus puis, après avoir <<nettoyé>> toutes ces positions, de pénétrer en profondeur vers Caen en faisant jonction avec la 6e division aéroportée à Pégasus Bridge (Bénouville).

Le 5 juin à 17h 30, le commando embarque à Warshav, petit port situé à l'embouchure de la rivière Hamble, sur deux LCI (Landing Craft Infantry) qui gagnent rapidement la haute mer. Vieille complice des raids de coup de main, la nuit enveloppe bientôt les soldats de Kieffer. Beaucoup d'entre eux ne dorment pas, certains souffrent du mal de mer, d'autres, les yeux grand ouverts, pensent à la mort. Tous sont étrangement silencieux. A 4h 40, branlebas de combat. Dernier café avant la terre de France. Dans la nuit et la brume qui lentement se dissipent apparaît, autour des LCI, la gigantesque armada du débarquement.

Soudain, à 5h 45, le coup de baguette d'un chef d'orchestre de l'apocalypse déchaîne un effroyable vacarme. Tout ce qui peut tirer crache sa mitraille, mais sans dévier d'un pouce, les LCI piquent vers la côte. A 6h 30 les équipements sont bouclés. On grille nerveusement une dernière cigarette sous le feu nourri des canons de 75, de 88 et de 105. Enfin, les fragiles barges touchent terre.

René Goujon se souvient: << Au même moment, un obus arrache la passerelle de droite sur laquelle je commence à descendre et je suis précipité à la mer. Les vagues et aussi mon "rucksac" de 35 kg qui fait office de flotteur, me portent au rivage. Je me heurte à un premier réseau de barbelés où je m'accroche. Je secoue vigoureusement pour me libérer, et je passe avec une peur rétrospective car sur le piquet voisin, en équilibre instable, j'aperçois une mine "Teller" qui semble attendre le client. Ce ne sera pas moi. J'atteins la plage où le sable bouillonne sous les balles et les éclats. Sur ma droite, un char qui devait nous pratiquer des brèches dans les réseaux de barbelés est en flamme. Sur ma gauche, un blockhaus armé d'un canon de 75 qui débouche à zéro. Un obus nous prend en enfilade et couche plusieurs camarades: l'Alsacien Flesch, le Corse Casalonga, le capitaine Vourch', le lieutenant Pinelli, le quartier-maître Letang, le second maître Dumanoir, et mon copain Rousseau, mais pas question de s'arrêter. Nous fonçons vers les bâtiments démolis d'une ancienne colonie de vacance où nous nous regroupons, déposons nos sacs que nous reprendrons, si Dieu le veut, après l'assaut vers nos objectifs. Le blockhaus qui nous a causé tant de dégâts est enlevé et son canon neutralisé. Pas de prisonniers. Kieffer est blessé à la cuisse mais, pour lui, pas question d'arrêter...>>

En direction de Riva Bella, sur une route battue par les tirs de mortiers ennemis, les commandos de la troupe 1 perdent leur dernier officier, le lieutenant Mazéas. René Goujon tente d'entrer en contact radio avec la troupe 8. Peine perdue. Son poste, qu'il portait sur la poitrine, est éventré par un éclat, il lui sauve la vie. Par bonds successifs, dans des rues prises en enfilade par des mitrailleuses et des canons de 20 mm, les hommes approchent du casino à la même hauteur que leurs camarades britanniques qui progressent vers le port au prix de lourdes pertes.

<< Nous cherchons des emplacements permettant de contre battre ces tirs, poursuit René Goujon, mais nous sommes vite délogés et perdons encore du monde: Renault, Labas, Le Moigne, Rollin qui venait d'avoir 18 ans, le médecin-capitaine Lion, alors qu'il se penchait sur Rollin pour le soigner. Deux tentatives pour installer nos "bazookas" dans une maison voisine sont infructueuses. Nous ne sommes plus que trente valides et sans un tank nous n'en sortirons pas. Ma radio étant hors d'usage, c'est à moi d'aller en chercher un. Avant de partir notre aumônier, le père de Naurois tient à me donner la communion. A 200 m du casino, j'entends un bruit de chenilles. Je m'abrite tant bien que mal craignant de me trouver face à un blindé allemand contre lequel je ne dispose que d'un poignard, mon colt et quelques grenades. Prudente reconnaissance: non seulement c'est un des nôtres, mais debout près de la tourelle, sanglant et débraillé, c'est Kieffer, notre <<Pacha>> qui dirige le tank vers le casino, règle son tir et reçoit sa seconde blessure de la journée. Mais le résultat ne se fait pas attendre. Les pièces ennemies et leurs servants se volatilisent. Nous donnons l'assaut, et l'objectif est enfin pris. >>

Peu après, René Goujon est détaché auprès du capitaine britannique commandant la troupe radio, ce qui lui permet d'apprendre comment s'est déroulée la bataille dans leur secteur. Pendant que la troupe 8 du capitaine Lofi longeait la mer en liquidant tous les points forts, les soldats britanniques s'emparaient du port et investissaient Ouistreham. Succès complet de l'opération mais avec 45% de pertes.

A 12h 30, le commando se regroupe et fonce vers son second objectif. A part les mines et les tireurs d'élite, pas d'opposition sérieuse et bientôt les hommes atteignent le village de Bénouville, où se trouvent les ponts conquis par les paras de la 6e division aéroportée britannique.

<< Sous un feu violent d'armes automatiques, nous progressons au pas de course au prix seulement de trois heureux blessés, soignés au champagne au café Gondrée de Pégasus Bridge. Puis, nous investissons sans coup férir le village d'Amfreville où nous nous établissons. Aucun de nos blessés légers n'avait accepté d'être évacué. Quant au commandant Kieffer, c'est pratiquement de force qu'il fallut l'évacuer quelques jours plus tard.
L'affaire avait été chaude mais la mission remplie au-delà de toute espérance et, quoi qu'en disent certains, les Allemands s'étaient bien battus ce jour-là. Pour s'en convaincre, il suffit d'aller visiter les cimetières de Ranville et d'Hermanville où reposent nos camarades,
conclut le quartier-maître radio René Goujon.>>

Rappelons qu'en vingt-quatre heures, le 6 Juin 1944 coûta 7 000 hommes aux Américains, 3 000 aux Britanniques, 1 000 aux Canadiens, et que ce jour là, un millier de Français, civils pour la plupart, perdirent la vie.

Jean-Baptiste Ferracci
LVDC / n° 1476 / 06-07 09

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Barbara Goujon 28/05/2012 20:50


Bonjour,


C'est avec émotion qu'en tapant le nom de mon père sur "google", je suis tombée sur cet article. Emotion, et curiosité : j'aimerais beaucoup savoir comment ce billet fut rédigé, et entrer en
contact avec l'auteur.


Bien que connaissant ces récits par coeur - et pour cause - il y a des passages que, bien qu'y reconnaissant sans conteste la patte paternelle, je n'avais jamais lus.


Espérant avoir de vos nouvelles, cordialement,


Barbara Goujon, la plus jeune fille de René Goujon.