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Publié par François Gervais


Le 21 juin 1942, les Anglais évacuent Tobrouk et se replient sur Marsa Matrouh. Le général sir Claude Auchinleck, commandant en chef des forces britanniques au Moyen-Orient, sent peser sur lui la responsabilité du désastre de cette campagne de Libye. C'est lui en effet, qui, en novembre 1941, a nommé le major général Neil M. Richtie à la tête de la VIIIe Armée. << Trop jeune, peut-être... et manquant d'expérience... pas assez, en tous cas, pour résister à Rommel... >> Telles étaient les réflexions d'Auchinleck qui, malgré cet échec, conservait son amitié à Richtie qu'il considérait comme un soldat énergique et consciencieux. Un bon général, mais peut-être pas l'homme des causes désespérées. Pour ne pas dire perdues...

La situation en Afrique devenait dramatique et le sort du monde libre allait se jouer dans les mois à venir. Il ne restait plus qu'un seul point où résister avant la frontière d'Egypte: El Alamein. Si l' Afrika Korps du général Rommel n'était pas défaite en ces lieux, les forces de l'Axe fonceraient sur l'Irak, l'Iran et leurs puits de pétrole. Pour eux, c'était faire coup double: s'emparer du nerf de la guerre, le carburant, et se trouver à la frontière russe. De là, les Allemands prendraient l'Armée Rouge dans un étau. Celle-ci résistait actuellement au groupe d'armées du maréchal von Weichs qui venait de s'emparer de Koupiansk, à 450 km de Stalingrad.

ANGOISSE DANS LES DEUX CAMPS.

Tourmenté par ces problèmes, Auchinleck, le 23 juin, écrit à l'Etat-Major de Londres:
<< Le déroulement défavorable de la récente bataille de Cyrénaïque, dont la chute de Tobrouk a été le point culminant, m'oblige à vous demander d'examiner sérieusement si je dois continuer à occuper mon poste. Vous y penser déjà, très certainement et à juste titre, mais je désire vous faire savoir que je comprends aussi les conséquences probables des combats du mois dernier. Personnellement, je me crois capable, avec une confiance raisonnable, de retourner la situation en temps utile. Il n'est pas moins certain que, dans des circonstances commes celles-ci, un sang nouveau et des idées neuves, à la tête, peuvent constituer toute la différence entre le succès et l'échec... >> Le lendemain, Churchill répondait en renouvelant l'assurance de son entière confiance à Auchinleck. Ce qui incita celui-ci à assumer, outre le commandement en chef du Moyen-Orient, celui de la VIIIe Armée, en remplacement de Richtie.

Du côté allemand, la situation n'est pas moins inquiétante... Le 22 juin, un message émanant du Q.G. du Führer annonce à Rommel qu'il est promu Generalfeldmarschall. La nomination est dignement fêtée par un dîner offert aux officiers. Mais le soir même, Erwin Rommel écrit à sa femme: << Hitler m'a nommé maréchal; j'aurais mieux aimé recevoir une nouvelle division >>.

Le problème du ravitaillement et de l'acheminement des renforts en hommes et en matériel est assurément, celui dont dépend l'issue finale de l'affrontement qui oppose les Allemands et les Italiens aux Anglais en Libye. Or, au lendemain de sa victoire, Rommel, le vainqueur de Tobrouk n'a, pour remplacer les pertes subies, que le matériel capturé à l'ennemi. Car les convois, insuffisants dès le départ des bases italiennes, subissent en chemin un pilonnage systématique de l'aviation britannique. Une infime partie arrive à destination. A tel point que, pour ce mois de juin 1942, par exemple, Rommel ne reçoit que le vingtième des effectifs indispensables.

EL ALAMEIN: ACTE 1.

Après Tobrouk, "Le renard du désert" traque sa proie. Une course acharnée s'engage vers El Alamein. Au bord de la Méditérranée, à une centaine de kilomètres d'Alexandrie, ce point a, pour les Britanniques, l'avantage de présenter un front relativement facile à défendre: guère plus de 60 km de cailloux et de sable brûlants. Au sud, la dépression de Quattara se creuse sous des falaises de plus de 200 mètres de haut. Barrière infranchissable pour les "Panzer" de Rommel. Dos à la mer, Auchinleck doit à tout prix éviter l'encerclement.

Dans la nuit du 30 juin au 1er juillet  -une véritable nuit africaine, glaciale et baignée d'un clair de lune-  les Allemands passent à l'attaque. Leur progression est pénible, les tirs de barrage britannique s'avèrent meurtriers et les bombardements ininterrompus de la R.A.F. brisent tous les plans allemands. Autour des crêtes de Miteiriya et de Ruweisat  -seuls reliefs dans la platitude du paysage-  les combats font rage pendant plus de dix jours: batailles confuses, avec des chocs entre unités isolés, petites défaites et petites victoires. A partir du 13, Auchinleck oblige Rommel à se mettre sur la défensive.

Dans la nuit du 14 au 15, rompus de fatigue, quelques détachements italiens s'abritent derrière la crête de Ruweisat. Les hommes aspirent à un sommeil réparateur. Brusquement une brigade indienne et un détachement néo-zélandais se lancent à l'assaut, baïonnette au canon, s'emparent du refuge et déferlent sur des éléments de deux divisions campées à proximité. Les Italiens n'opposent aucune résistance et donnent le spectacle d'une véritable débandade. Le lendemain, les Anglais réussissaient à empêcher le regroupement des forces ennemies et Rommel n'avait plus qu'un souci, éviter la retraite. Le 17 juillet, Auchinleck avait gagné la première bataille d'El Alamein.

CHURCHILL REDISTRIBUE LES PREMIERS RÔLES.

Avant la seconde phase, plus de trois mois allaient s'écouler. Trois mois de répit d'une redoutable importance. Pour Rommel, il s'agissait de faire comprendre au haut commandement allemand la gravité de la situation et d'obtenir l'assurance formelle d'envois immédiats de troupes fraiches et de matériel neuf. 

Pour Auchinleck, il fallait convaincre Londres que le fait d'avoir brisé l'attaque allemande représentait une réelle victoire. Tel n'était pas l'avis de Churchill. Sautant dans un avion, le Premier Ministre britannique arrive au Caire le 3 août. Au cours de la conférence d'Etat-Major, il cache à peine son mécontentement... et révoque Auchinleck qu'il remplace par Montgomery à la tête de la VIIIe Armée, et par Alexander au commandement en chef du Moyen-Orient.

"Monty" arrivé frais et dispos après deux années passées dans la métropole, était habile à se << faire mousser >> et à s'attribuer la paternité des plans des autres quand ils étaient bons. C'est lui qui recueillera toute la gloire du deuxième acte de la bataille, ainsi que le titre de "Vicomte d'El Alamein". Trop modeste et beaucoup moins théâtral, sir Claude Auchinleck rentre alors dans l'ombre, sans amertume, et avec la ferme conviction d'avoir fait son devoir.

L'état de santé de Rommel était loin d'être aussi satisfaisant que celui de son nouvel adversaire. << Votre mari est maintenant depuis plus de dix-neuf mois en Afrique; aucun officier de plus de 40 ans n'a fait ici de séjour aussi long et, d'après les médecins, c'est un remarquable exploit physique >> écrivait le lieutenant Berndt, ordonnance du Maréchal, à Mme Rommel, en juillet 1942. Un an et demi d'Afrique, dans des conditions de vie aussi inconfortables pour l'homme de troupe que pour le maréchal, se nourissant de sandwiches et de thé, n'ayant pour refuge qu'une roulotte bourdonnante de chaleur et de mouches... S'ajoutent à cela, la tension d'esprit imposée par les responsabilités et le souci de conserver à ses troupes un moral de vainqueurs. Il y avait de quoi épuiser un homme de 49 ans. La santé de Rommel, déjà éprouvée par les affections hépatiques et intestinales caractéristiques du désert, avait rudement accusé le coup d'un premier échec. En août, son médecin l'oblige à retourner en Europe pour suivre un traitement d'au moins six semaines.

Le maréchal ne se plie aux exigences de la Faculté que lorsqu'il a lui-même transmis son commandement et ses consignes au général Stumme. En outre, Rommel pense que l'offensive anglaise ne se déclenchera que quatre à six semaines plus tard. Six semaines... le temps de recouvrer une meilleure santé. Ce voyage en Europe, c'est aussi l'occasion d'intervenir personnellement auprès du Duce, à Rome, pour obtenir une intensification des contingents de ravitaillement. L'occasion, également, d'avoir un entretien avec le Führer. Celui-ci, plus préoccupé par les hostilités en Russie que par celles de Lybie, promettra une brigade de lance-fusées, 40 chars "Tiger" et des unités d'artillerie d'assaut. Une misère en comparaison de ce que Montgomery, au même moment, voit arriver à El Alamein: deux nouvelles divisions blindées équipées de chars "Grant" et de "Sherman" récemment sortis des usines américaines, cent canons automoteurs de "105", des installations radio, des filtres à sable pour les chars, etc.

EL ALAMEIN: ACTE 2.

Dans les premiers jours d'octobre, Rommel se documente justement sur le matériel de guerre américain. C'est ainsi qu'il meuble les loisirs que lui laisse le traitement qu'il suit dans un hôpital des Alpes autrichiennes. Il réalise alors que si l'aviation et les sous-marins allemands n'envoient pas par le fond cette armada avant son débarquement sur la terre d'Afrique, les chances de victoire allemande sont quasiment nulles. Le 23 octobre, à 20h 40, les Britanniques déclenchent l'offensive sur le front d'El Alamein...

Dans l'après-midi du 24, le téléphone sonne à l'hôpital du Stummering dans la chambre de Rommel. C'est Hitler: << Pourriez-vous, en cas d'urgence, repartir immédiatement pour le front de Libye? >> Sans la moindre hésitation, Rommel répond: << Oui >>. Il est loin d'être guéri, pourtant. Le traitement n'est entrepris que depuis trois semaines et le patient est encore bien faible. Le Führer téléphone à nouveau dans la soirée pour confirmer la nécessité de rejoindre au plus vite El Alamein: le général Stumme est porté disparu; et le général von Thoma, à lui seul, ne peut parer à l'attaque anglaise qui se déroule avec un formidable déploiement de matériel.

Le 25, à l'aube, Rommel prend l'avion. A l'escale de Rome, il apprend qu'on est toujours sans nouvelles de Stumme et, ce qui est plus grave, que le minimum de ravitaillement et de matériel réclamé n'a pas été livré. Le 25 au soir, lorsqu'il arrive à son P.C., le corps du général Stumme a été retrouvé. Alors que la veille, dans la matinée, sa voiture roulait sur la piste conduisant au front, les mitrailleuses et les canons anti-chars britanniques avaient tiré sur le véhicule. Le colonel Büchting avait reçu une balle dans la tête. Le chauffeur, indemme, avait accéléré et Stumme s'était accroché au flanc extérieur de l'auto, du côté opposé au tir ennemi. Victime, probablement d'une crise cardiaque, il avait lâché prise au bout de quelques instants et était tombé sans que le conducteur s'aperçoive de sa chute.

Dès le lendemain de son retour, Rommel rassemble ses panzers dispersés: il n'en subsiste que 150. Le 27 et le 28, il tente une attaque contre la VIIIe Armée, mais les tirs anti-chars et les bombardements aériens anéantissent le tiers de ses blindés. Le manque de carburant commence à poser une question angoissante et insoluble. Le 29 octobre, Rommel écrit à sa femme: << La situation reste très grave. Quand vous recevrez cette lettre, les événements auront déjà décidé si nous pouvons tenir ou non. Je n'ai plus grand espoir. >>

LA VICTOIRE OU LA MORT.

Côté anglais, le déroulement des opérations manque de cohésion; bien souvent les unités se gênent mutuellement, nuisant à l'efficacité de leur action. L'opération "Supercharge" est lancée le 1er novembre pour écraser ce qui reste des forces allemandes. La disproportion des effectifs en présence est terrifiante. Et pourtant, quatre-vingt-dix panzers réussissent à contenir, pendant deux jours, les 700 blindés britanniques. Cette ultime résistance protège la retraite de la "Panzerarmee" ordonnée par Rommel dès le 3 au matin, tandis qu'il ne possède plus que 35 chars en état de marche. Mais, à 13h 30, un message impérieux signé Adolf Hitler lui parvient. Les derniers mots sont explicites: << Vous ne pouvez montrer d'autre voie à vos troupes que celle qui mène à la victoire ou à la mort. >>

Rommel s'insurge contre cette ingérence des autorités suprêmes. Mais, soldat avant tout, il ne conçoit pas la possibilité de passer outre à un ordre, aussi démentiel soit-il. Le maréchal fait stopper le mouvement de retraite et, dans le même temps, envoie un émissaire pour expliquer la situation au Führer. Dans la matinée du 4 novembre, le maréchal Kesselring, à mots couverts, laisse entendre à Rommel que le message d'Hitler est lancé à des fins de propagande. Plutôt que d'annoncer au monde qu'El Alamein est perdu, le Führer appose sa signature au bas d'un ordre du jour héroïque. Et Kesselring, tacitement, conseille à Rommel d'agir selon sa conscience. A 15h 30, l'ordre de la retraite est donné...

La guerre du désert n'est pas terminée et les épreuves non plus. Pourchassé par Montgomery, il faudra douze semaines à Rommel pour retraverser en vaincu les 1 300 km couverts en vainqueur quelques mois plus tôt. 

Histoire pour tous n° 82
Février 1967

Actualités italiennes relatant les combats d'El Alamein

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