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Un sursaut d'indignation souleva le peuple français. Il n'en est pas un qui ne serra les poings de colère. Dans le Figaro du 10 juillet 1940, François Mauriac écrivit: <<Au soir de l'armistice nous ne pensions pas qu'il pût rien nous arriver de pire... Et puis, tout à coup, ce retrournement de l'Angleterre, ce guet-apens de Mers-el-Kebir, et tous ces marins sacrifiés... M. Winston Churchill se souvient-il de ce qu'il a coûté d'efforts aux ouvriers de l'Entente Cordiale... pour vaincre la vieille inimité, pour conjurer cette haine héréditaire qu'entretenaient entre les deux peuples les souvenirs de la guerre de Cent ans, une histoire sombre et cruelle jalonnée par le bûcher de Rouen, par Sainte-Hélène, par Fachoda? Notre génération avait remonté le courant... et, soudain, ce suprême malheur, le seul auquel nous ne nous fussions pas attendu, le corps de ces marins que chacun de nous veille dans son coeur: M. Winston Churchill à dressé pour combien d'années encore contre l'Angleterre une France unanime?>>

Les morts vont vite, on oublie facilement: ce ne fut pas pour très longtemps. En attendant, les épisodes de <<l'Histoire sombre et cruelle>> ressurgissaient dans toutes les mémoires: désarmement de la France après 1919, traité de Washington, remise à l'Allemagne des réparations dues à la France pillée, évacuation anticipée de la Rhénanie ouvrant la voie au nazisme, accord naval Ribbentrop-Hoare, la contribution militaire anglaise minime, le rembarquement de Dunkerque, etc.

Il fallut toute l'énergie d'un certain nombre des ministres du gouvernement Pétain, notamment du général Weygand et de Baudouin, pour tenir en échec ce désir de réprésailles, demandé avec énergie par l'amiral Darlan qui avait prescrit aux bâtiments de guerre français à la mer d'attaquer tout navire de guerre britannique, et par d'autres qui, plus simplement, exigeaient presque la déclaration de guerre... Quels malheurs en auraient résulté ?

Churchill prononça un grand discours à la Chambre des Communes, le 4 juillet, parla de cet <<armistice qui ne pouvait manquer de laisser tomber la flotte française au pouvoir des Allemands>>, ajouta que l'amiral Gensoul avait sans doute obéi aux ordres de la commission allemande de Wiesbaden, que le Strasbourg avait regagné Toulon pour se mettre aux ordres des Allemands, que, certainement, il accordait des circonstances atténuantes à l'amiral et à ses officiers qui s'étaient courageusement battus, obéissant aux ordres reçus, <<mais sans tenir compte que ces ordres étaient dictés par la volonté allemande>>. Les députés britanniques l'acclamèrent. Pas un mot pour les victimes du massacre !!

L'affaire de Mers-el-Kebir portait en germe la longue suite d'actions perpétrées à Dakar, en Syrie, à Madagascar, qui ranimaient chaque fois l'anglophobie prête à s'éteindre et qui, toutes, servirent d'aliment à la propagande allemande. Les Allemands y trouvèrent autant de prétextes pour intervenir un peu plus dans nos affaires.

Il est juste d'ajouter que bien des officiers de la Marine Royale saisirent de multiples occasions pour faire connaître à leurs camarades français qu'ils n'entendaient pas endosser la responsabilité du sang versé à Mers-el-Kebir.

L'effet produit à l'étranger ne correspondit pas non plus tout à fait à celui qu'avait escompter Winston Churchill. Il y eut, dans le monde, un étonnement beaucoup plus voisin de l'inquiétude que de l'admiration. Une partie de l'opinion américaine réagit violemment. Au Canada, des protestations véhémentes s'élevèrent. En Espagne, l'émotion fut grande, en Suisse les commentaires furent sévères.

En bref, il est certain que cette situation morale et militaire vis-à-vis de la marine française, a influé de façon importante sur le déroulement des événements et des opérations au cours des mois et des années qui suivirent.

Commentant l'événement du 3 juillet, le général de Gaulle a écrit, dans ses Mémoires: <<C'était dans nos espoirs un terrible coup de hache. Le recrutement des volontaires de la France Libre s'en ressentit immédiatement. Beaucoup de ceux, militaires ou civils, qui s'apprêtaient à nous rejoindre tournèrent alors les talons. En outre, l'attitude adoptée à notre égard par les autorités dans l'empire français, ainsi que par les éléments navals et militaires qui le gardaient, passa, la plupart du temps, de l'hésitation à la réprobation.>>

Le général de Gaulle n'avait pas perdu le souvenir du <<coup de main>> tenté contre Dakar, quelques temps après Mers-el-Kebir, et où l'attitude du cuirassé Richelieu, tenant tête à la flotte anglaise, fut saluée comme une victoire et une revanche.

On a dit que les ascendants, les veuves et les orphelins des marins tués à Mers-el-Kebir attendirent pendant assez longtemps les pensions qui leur étaient dues ainsi que la mention <<Mort pour la France>>... C'est possible.

Les plaies se cicatrisèrent. Les navires blessés furent réparés -avec l'agrément des Allemands: le Mogador fut remorqué jusqu'à Toulon le 5 novembre; la Provence y rentrait trois jours après, le 8. Le Dunkerque, dont le voyage fut tenu secret, regagna enfin la grande base navale française le 20 février 1942... Tout cela disparut, définitivement cette fois, lors du grand sabordage de la flotte française en novembre 1942, évènement qui aurait pu être évité si les Lords de l'Amirauté britannique avaient négocié plus habilement en juillet 1940.

FIN.

Louis GARROS de l'Académie d'Histoire

Tiré de la revue HISTORAMA n° 160/Janvier 1965

Références: Nous avons trouvé nos sources de renseignements tout d'abord dans le travail établi d'après les archives de la Marine et rédigé par le Capitaine de vaisseau CAROFF, chef du service historique de la Marine en 1960: Le Théâtre méditérranéen, tome II, indispensable ouvrage de base. En outre: Albert Kammerer, La Passion de la Flotte française, éditeur Fayard, édition définitive de 1951. Pierre Varillon, Mers-el-Kebir, éditeur Amiot-Dumont, 1949.

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