Publié par François Gervais


5. LES EFFETS DU MARCHE NOIR.

Tout d'abord, une remarque. Après la Libération, le marché noir ne disparaîtra pas tout de suite: le rationnement demeurant, il survivra quelques temps à la défaite allemande. Le marché noir, en détournant au profit des privélégiés de la fortune une part importante de la production agricole, est un des responsables du mauvais état de santé des Français.

L'ACCROISSEMENT DE LA MORTALITE ET L'INSUFFISANCE DE LA CROISSANCE.

La mortalité qui, en 1937, était de 12 pour 1 000, atteint en 1943, 17,8 pour 1 000. 30% de tuberculeux de plus qu'en 1939. La sous-alimentation, déclare M. Gerthoffer, représentant la France au Tribunal de Nuremberg, fut la cause indirecte de milliers d'autres décès. La croissance des enfants et des adolescents est assez sérieusement compromise et l'avenir de la descendance est un motif de vive inquiétude.

Une étude d'ensemble de la population française durant les quatre années d'occupation allemande permet de tirer les conclusions suivantes:

1) Les départements agricoles sont les seuls où, durant cette période, on constate un exédent des naissances sur les décès. Ceux dans lesquels les naissances ont dépassé de beaucoup les décès sont, dans l'ordre décroissant: la Manche (192 naissances pour 10 000 habitants), la Sarthe (191), le Calvados (189), le Maine-et-Loire (188), la Haute-Savoie et le Doubs (187), l'Ille-et-Villaine, la Mayenne et le Pas-de-Calais (185).

2) Dans les départements industriels, la mortalité s'est accrue de 57% dans les Bouches-du-Rhône, de 29% dans le Rhône, et de 24% dans la Seine. Déjà, en 1943, une communication faite à l'assemblée des médecins de Toulouse, constate que le poids moyen des enfants est de cinq kilos et la taille de neuf centimètres au-dessous de la normale. Ces précisions n'ont rien de surprenant, car, en novembre 1944, dans les arrondissements les plus pauvres de Paris, les déficits de croissance atteignent 7 centimètres pour les garçons et 11 centimètres pour les filles de 14 ans.

Les médecins attachés au Laboratoire de physiologie de la Faculté de Montpellier (région de monoculture, donc particulièrement défavorisée), après une longue enquête (de 1941 à 1945) portant sur plusieurs centaines d'enfants, notent que 72% des sujets présentent une faculté rétinienne nettement inférieure à la normale, que 73 garçons sur 137 et 110 filles sur 174 souffrent de déficit de croissance.

LES CONSEQUENCES MORALES.

Ce sont, peut-être les plus graves, car certaines de ces conqéquences dureront quelque temps après la guerre.

L'existence du marché noir a causé l'effondrement de maintes valeurs morales. Pour faire vivre leur famille, nombre de Français ont été contraints d'accomplir des gestes immoraux. C'est ainsi qu'on vole de nombreux colis dans les gares, qu'on vole dans les champs  -on coupe du blé, on déterre des pommes de terre, on cueille des pommes-  qu'on vole dans les magasins d'alimentation, etc. L'ouvrier et le petit fonctionnaire, n'ayant pas les moyens d'acheter des vivres au marché noir, se... <<débrouillent>> comme ils peuvent. Tentés par les profits substantiels du marché noir, certains paysans s'enrichissent rapidement. Cet amoralisme causé par les circonstances, le besoin a crée chez certains Français le goût du gain facile, de l'entreprise risquée, immorale ou non...

Le goût de prendre, sous une forme ou sous une autre, tout ce qui paraissait leur manquer, pour tout dire un certain goût de facilité s'empara d'eux, dont ils éprouvent la plus grande peine à se désintoxiquer aujourd'hui et auquel ils ne substistuent qu'avec difficulté  -lorsqu'ils entreprennent de le faire-  le goût du travail régulier.

La France de 1945 voit errer de par son territoire de malheureux aventuriers qui ne l'eussent pas été sans les rigueurs de l'occupation, qui, instables, dévoyés, plus à plaindre qu'à blâmer, ne cherchent et ne trouvent d'aliment à leur besoin d'activité que dans le marché noir et la fraude. Ils ne saisissent pas que, la guerre terminée, un autre devoir est né pour eux, difficile, de longue haleine: celui de se mettre à la tâche, de rebâtir la France, de relever ses ruines et de peiner.

Pour conclure cet article, citons une anecdote de l'auteur, lorsque celui-ci, prisonnier de guerre en Saxe, nous raconte la dure réalité de l'après-guerre:

"En 1943, j'ai connu en Allemagne un jeune Français de vingt ans, de la région du Nord, marié et père de famille d'un enfant. Le gouvernement de Vichy l'avait réquisitionné et envoyé en Allemagne. Jusque là, ce jeune homme n'avait jamais travaillé et s'en vantait !"

"Comme je lui demandais comment, il pouvait vivre et faire vivre sa toute jeune femme et son enfant, il m'expliqua que, chaque semaine, il achetait un baril de harengs saurs et revendait ces poissons en quelques heures. C'était son seul travail en sept jours. Avec ce qu'il avait gagné ainsi au marché noir, il vivait tranquillement sans rien faire".

Inutile d'ajouter que ce jeune trafiquant ne tenait nullement à travailler et était furieux de devoir le faire maintenant. Le marché noir avait donc désaxé maints Français, qui, en 1945, eurent du mal à se réhabituer à mener une vie normale.

Louis Saurel
Histoire pour tous N° 84 / 04-67

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